TARDES DE SOLEDAD
Albert Serra
par Bruno Dequen
Après chaque corrida, le jeune matador vedette Andrés Roca Rey et son équipe entrent rapidement dans un bus luxueux. Une fois les portes refermées et le son de la foule étouffé, les langues se délient. La pression retombe, et c’est le moment de faire le bilan d’un énième après-midi de spectacle sanglant. On exprime son soulagement, on émet quelques commentaires – souvent vulgaires – sur le public, les organisateurs ou les taureaux ; surtout, on célèbre la taille imposante et indéniable des couilles d’Andrés. Assis au centre de sa cour, imperturbable, face caméra, le jeune homme parle peu. Son regard intense, qui forme un contraste saisissant avec ses traits encore enfantins, ne vacille jamais. À quoi pense-t-il ? Une grande partie de Tardes de soledad consiste à tourner autour de cette figure énigmatique.
En tant qu’homme de spectacle, habitué à répéter ses postures et ses mimiques viriles de noble combattant de l’arène devant chaque miroir de chambre d’hôtel, Roca Rey pense peut-être simplement à l’image qu’il veut imprimer sur la lentille d’Albert Serra. À moins qu’il ne soit en train de revoir mentalement ces moments où, frappé par un taureau, tout aurait pu basculer. Après tout, répondant aux dithyrambes sans nuance de son chœur, il répète à plusieurs reprises qu’il a été chanceux. Notre homme-enfant maculé de sang et de sueur serait-il d’une insoupçonnable humilité face à la puissance des bêtes ? Impossible de sauter à une telle conclusion, puisque le hautain Andrés n’hésite jamais à qualifier ses adversaires involontaires de lâches ou d’enfoirés. Méthodique, cadrant principalement le matador et les taureaux qu’il affronte, le cinéaste espagnol, fidèle à lui-même, détourne toute critique éthique et attendue de la tauromachie au profit d’une exploration sensorielle des fascinantes contradictions qui animent ce spectacle viril et sanglant, aussi ancestral qu’archaïque.
Essentiellement composé de scènes de corrida filmées au plus près des corps grâce à un ensemble de caméras munies de téléobjectifs, Tardes de soledad (Les après-midi de solitude) alterne entre les moments intenses dans l’arène et des interludes dans le bus ou dans la chambre d’hôtel de Roca Rey. En choisissant d’éliminer le public de son champ de vision – tout en le conservant dans le hors-champ sonore – pour ne cadrer que des toréros et des animaux, Serra privilégie une approche immersive qui cherche moins à décrire le fonctionnement de la corrida qu’à en capter l’essence viscérale. Le souffle court, haletant et fatigué des taureaux ; de lourds étriers de métal secoués par le choc entre les animaux ; les cris répétitifs des toréros ; et ce sang qui ne cesse de couler sur le pelage sombre des bêtes et de se répandre sur le sol sableux ou boueux de l’arène, de même que sur les costumes brillants du matador. Réduit à sa plus simple essence, Tardes de soledad est un film de regards, de postures et de sang.

Ouvertement érotiques, les images de Serra assument la fascination qu’exercent sur lui de telles visions. De très gros plans transfigurent en tableaux presque abstraits les textures et les couleurs des peaux et des vêtements, et les mouvements de caméra magnifient les gestes chorégraphiés de Roca Rey. Cette débauche de virtuosité est d’autant plus mémorable qu’elle n’occulte pas la violence de la corrida. Au contraire, elle amplifie l’incontestable obscénité du spectacle en allant chercher au plus près le dernier souffle agonisant des taureaux et en immortalisant leurs ultimes instants de vie dans leurs regards, juste avant qu’un chariot ne les emporte comme des carcasses quelconques hors de l’arène. Ces moments, qui insistent sur la douleur des bêtes et l’indifférence des hommes, font cruellement écho aux plans d’ouverture du film, qui mettaient en scène de façon sublime deux taureaux au repos dans la pénombre d’un champ.
Face à une époque qui privilégie un rapport éthiquement irréprochable et moralement limpide aux œuvres, Serra persiste et signe en lettres de sang sa profession de foi envers un art transgressif qui, seul, peut véritablement rendre compte de la complexité de notre rapport au monde. Fondée sur la répétition de motifs, sa démarche se déploie par superposition d’éléments disparates qu’il refuse de hiérarchiser. Ainsi, la corrida vue par Serra, c’est à la fois le spectacle grandiose d’une danse mortelle et la torture d’un animal qui ne sait plus où donner de la tête après que tant de lances aient percé son corps ; c’est l’idolâtrie d’une masculinité caricaturalement virile et la réalité d’un costume flamboyant qui a plus à voir avec les habits d’une courtisane qu’avec l’armure d’un chevalier ; c’est l’attachement respectueux envers les rituels chrétiens et l’omniprésence d’une vulgarité méprisante – tant à l’égard du public que des bêtes – qui semble aux antipodes de la noble activité que ces toréros sont censés représenter. S’il se situe par-delà la morale, le regard d’Albert Serra ne manque rien et n’est certainement pas dénué de critique.
Au-delà des effets de superposition, la nature répétitive de Tardes de soledad nous invite ultimement à nous concentrer sur la spécificité de chaque instant. Après tout, chaque corrida se déroule somme toute de la même façon et le sort des taureaux en est jeté avant même qu’ils foulent le sol de l’aréna. Loin d’être une limite à son projet, cette redondance permet à Serra de nous prendre au piège en nous obligeant à porter une attention accrue au moindre détail. Notre propre regard préconçu sur la corrida fait alors place à une ouverture insoupçonnée envers le réel dans toute sa beauté et son horreur. On se prend à remarquer comment Roca Rey se déplace différemment sous la pluie ou lorsqu’il est blessé. On observe à quel point chaque combatnécessite des micro-ajustements selon le tempérament du taureau. Mais surtout, on finit par plonger, dans un mélange inexprimable de fascination, de dégoût et d’effroi, dans le regard de chacun des taureaux au moment de leur mort. L’espace d’un instant, alors qu’ils rendent leur dernier souffle, on prend conscience d’une irréconciliable vérité : la mort de chaque être vivant est à la fois une tragédie et l’une des expériences les plus métaphysiques que l’art puisse transmettre. En se confrontant pour la première fois au cinéma du réel, la démarche d’Albert Serra n’a rien perdu de sa puissance d’évocation, bien au contraire.
19 juin 2025



