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Critiques

TEENAGE SEX AND DEATH AT CAMP MIASMA

Jane Schoenbrun

par Matheo Pino

Flesh and fluids. Ces mots surgissent comme une prophétie alors que Gillian Anderson, vêtue d’un imposant couvre-chef ténébreux comme la nuit, l’air baroque et mystérieux dans ses sombres habits, nous enseigne ce en quoi, au fond, le cinéma a toujours consisté. Elle a raison : chez Jane Schoenbrun, la chair est une force motrice récurrente. Son œuvre loge et cherche son équilibre dans des formes transfuges. Jusqu’ici, ces habitacles s’étaient manifestés sous deux registres : le corps et l’écran. Malléables et fugitifs, ces deux régimes ont été étudiés cliniquement dans son premier récit narratif, We’re All Going to the World’s Fair (2021), puis remodelés à travers les potentiels de la fiction dans I Saw the TV Glow (2024). Avec la parution du roman Public Access Afterworld l’automne prochain, ces deux films constituent ce que Schoenbrun baptisa sa screen trilogy. Teenage Sex and Death at Camp Miasma travaille les mêmes mécanismes en relation aux obsessions bovarystes et les ancre non pas dans le contexte d’une adolescence dysphorique, mais dans un esprit, cette fois-ci, purement libérateur.

Le film part d’une prémisse nostalgique simple. Kris, une réalisatrice montante (Hannah Einbinder), désire réaliser une relecture queer de Camp Miasma (une série culte de slashers à la Sleepaway Camp et Friday the 13th). Pour y parvenir, elle entreprend de rencontrer Billy (sublime Gillian Anderson), l’une des grandes stars de la franchise, devenue une mystérieuse ermite logeant dans une immense résidence en forêt qui se métamorphosera bientôt, au fil de la rencontre entre les deux héroïnes, en véritable décor de leur propre fiction à construire. Peu après l’arrivée de Kris, Billy, extravagante avec son air tout droit « sorti d’un film », diffuse Camp Miasma dans la salle de projection de la demeure. À ce moment, une brèche s’ouvre, et tout bascule. « If it gets too real, you can always turn it off », murmure-t-elle. Prenons cet avis à la lettre, car, dès lors, nous nous mettons à glisser dans plusieurs métarécits aux frontières troubles et à l’intérieur desquels nous partageons les perspectives de moult personnages. Question de ne pas se perdre, ne comptons pas tous les morceaux, car il y a d’abord le Camp Miasma original dans lequel nous nous promenons. Puis, les couches narratives prolifèrent, avec le tournage de la série originale, l’histoire de son vilain Little Death caché au fond d’un lac, ou bien le tournage du film de Kris lui-même ancré à l’intérieur de la temporalité de Camp Miasma. Vous l’aurez compris, il s’agit d’un film résolument sinueux.

Ayant parfait sa démarche dans I Saw the TV Glow, Schoenbrun joue brillamment sur la tension diffuse entre les différentes ouvertures sensibles de narrations superposées. Dans sa pratique, les fictions sont souvent des pièges invitants, des chausse-trappes fertiles en possibilités : elles projettent les désirs viscéraux de celleux qui les consomment, puis exhibent cruellement la détresse de leurs corps désemplis. En emboîtant une peuplade de fictions dans un ordre dicté par une intuition organique, Schoenbrun édifie un dédale de narrativités où s’égarent les protagonistes, pour se retrouver d’un moment à l’autre nez à nez avec différentes anamorphoses. Ce mécanisme, qui faisait surgir un étouffant sentiment d’isolement physique et psychique dans I Saw the TV Glow, est ici propice à une jubilatoire libération de soi. Le·a cinéaste propose le geste éminemment cathartique de reconstruire les possibles du réel à travers l’expérience de la fiction, de réécrire ses formules, ses rouages, et en conséquence de se faire cadeau d’habiter une pluralité de corps et de perspectives. Chez Schoenbrun, les fictions sont parfois aussi des trésors parce qu’elles nous apprennent à vivre, à voir et à ressentir autrement, et Teenage Sex… incarne la contrepartie optimiste et émancipatrice de son déchirant prédécesseur.

2 femmes dans un dépanneur

Tout en multipliant sans relâche ses fictions emboîtées, ses boucles narratives rejouées comme des cassettes rembobinées à répétition, Teenage Sex… trouve son épicentre dans la scène érotique du Camp Miasma original mettant en scène la jeune Billy. Rejoué à maintes reprises, cet épisode devient le point d’orgue de la rencontre entre les deux femmes et, pour Schoenbrun, le leitmotiv de la plénitude sexuelle qu’elles convoitent. Kris et Billy incarnent en effet deux formes différentes de répression sexuelle : un académisme sexuellement réfractaire et une sensualité infuse mais réfrénée. Or, c’est en gravitant constamment autour de cet épisode du film original conclu par l’orgasme de Billy qu’elles parviendront toutes deux à leurs apex sexuels respectifs dans le monde réel. Schoenbrun propose donc à nouveau une forme d’émancipation, cette fois-ci sexuelle et queer, à travers l’expérience cathartique du cinéma de genre. En révélant délicatement la nature organique que nous entretenons avec ces films, iel déculpabilise nos rapports intrinsèques à différentes formes de désirs primaires. Ainsi, le·a cinéaste parvient à réconcilier les publics en validant leurs tentations respectives et libère un érotisme queer et décomplexé. En délaissant toute forme de rationalisme réfractaire pour pleinement saisir et assumer les pulsions enfouies et atteindre l’orgasme à travers la fiction (on n’espérait rien de moins), Schoenbrun rend peut-être l’hommage le plus émouvant à la fierté queer dans l’histoire récente.

Schoenbrun, en véritable intello-punk, décuple les péripéties issues des joies intimes de fabriquer les images et les mythes et, à mesure que sa fiction se déploie comme une fabuleuse maquette vivante, ses protagonistes, comme son public, n’ont qu’à s’abandonner à leurs propres fantasmes. Cette idée prend forme à travers toutes ces images qui existent pour la simple et pure magie d’exister dans l’instant, comme cette course au ralenti de Kris dans la forêt, échappant à la lame du vilain Little Death, ou encore cette danse entre les deux héroïnes portant en elle toute la sensualité du film. Habité en outre par une nostalgie pour un engouement populaire vétuste, le récit expose les déclinaisons physiques du plaisir du cinéma de genre et d’exploitation avec ses coffrets VHS, ses friandises, ses affiches artisanales et sa myriade de produits dérivés réunis dans un hallucinant florilège en ouverture du film. Teenage Sex… est conscient de nos tentations, les apprivoise avec bienveillance, et il y a là une réjouissante invitation : parvenir à notre assouvissement dans le sensationnalisme cathartique. S’agit-il d’une philosophie, d’une vérité générale à adopter ? Qu’importe. Pour Schoenbrun, c’est surtout du cinéma, du spectacle à grand relief, sensuel et métamorphe avec ses liquides diaprés jaillissants, ses monstres et ses maquettes, un monde étrange et tentaculaire auquel il est difficile de résister.


13 août 2026