Critiques

Tenet

Christopher Nolan

par Elijah Baron

Christopher Nolan fait du cinéma d’auteur à la plus grande échelle qui soit. Fasciné par les paradoxes en tous genres, il en est un, lui aussi : il y a quelque chose de grotesquement absurde dans le fait qu’un studio américain, à l’époque qui pourrait être la plus prudente de son histoire, accepte d’investir des centaines de millions de dollars dans les casse-têtes sentencieux d’un cinéaste intransigeant, enclin à l’expérimentation. L’étiquette de « film-évènement » accordée à Tenet en guise de synopsis n’a rien de surprenant, vu le succès commercial et l’impact culturel aussi improbables que constants des précédents films de Nolan ; on n’aurait pu toutefois prévoir la dimension quasi biblique que prendrait ce qualificatif dans le contexte d’une pandémie mondiale.

Première sortie majeure depuis le mois de mars 2020, et celle qui s’est engagée à porter le flambeau de la réouverture des cinémas, Tenet semble déjà prêt à prendre place dans les livres d’histoire. C’est à se demander s’il sera possible par la suite de dissocier ce film des circonstances actuelles, d’autant plus que celles-ci riment en partie avec son contenu. Nolan s’est fait au fil des ans l’interprète d’une panique généralisée, de plus en plus perceptible, face aux périls qui menacent de s’abattre sur le monde tel le couperet sur le cou du condamné : ceux notamment du terrorisme, de la guerre, du changement climatique, mais aussi du temps lui-même, qui ne manquera pas de nous effacer. Ces éléments se rejoignent dans Tenet pour créer une atmosphère alarmante, dont l’instabilité n’est pas ancrée dans la subjectivité d’un personnage déréalisé tel que le héros de Memento (2000), mais plutôt dans la décadence maladive d’une dystopie proche de Children of Men (2006). La confrontation entre un agent secret (John David Washington) et un oligarque russe (Kenneth Branagh) détenant une arme de destruction massive y sert de base à un récit dont la complexité fiévreuse ne peut apparaître que provocatrice ; privilégiant les sensations pures et la densité conceptuelle par rapport à tout discours cohérent, le film est conçu pour résister à une lecture immédiate.

On reconnaît à sa façon de prendre d’assaut le public que Nolan ne cherche pas à mettre en scène des exercices intellectuels, mais à éprouver les limites du cinéma de divertissement. Après avoir envisagé de tourner Dunkirk sans scénario, il finit par noyer celui de Tenet, pourtant ambitieux à l’extrême, dans le fracas et la furie d’une action virtuose et presque ininterrompue. Malgré toute la frustration qu’il peut occasionner, ce choix contre-intuitif correspond d’une certaine manière à la vision artistique du cinéaste. Le style de Nolan se situe, après tout, au croisement du formalisme et de l’impressionnisme, c’est pourquoi on retrouve toujours, parmi ses influences majeures, Terrence Malick aux côtés de Michael Mann. Ce mélange est d’ailleurs synthétisé dans le logo de sa maison de production : le mot « Syncopy », ou syncope, y représente la part irrationnelle, onirique, du cinéma, entourée d’un labyrinthe symbolisant ses contours formels. De même, Tenet est régi par des codes bien définis auxquels Nolan impose des soubresauts fantastiques ; plutôt qu’à un film d’espionnage à part entière, on est face ici à son image rêvée, sa reconstitution mentale à partir de souvenirs et d’impressions cinéphiliques. L’archétypalité du film n’est en rien dissimulée : par exemple, Kenneth Branagh et Elizabeth Debicki reprennent en grande partie le rôle qu’ils jouaient respectivement dans Jack Ryan : Shadow Recruit et The Night Manager, alors que le personnage de Washington n’a d’autre nom que The Protagonist.

En tant qu’objet postmoderne, Tenet dépasse largement le pastiche, marquant peut-être le point culminant d’un dialogue de longue date que mène Nolan avec le cinéma de genre, et plus spécifiquement avec la série des James Bond. Celle-ci constitue un idéal nostalgique qu’il aura poursuivi tout au long de sa filmographie, cherchant à recréer certaines des sensations d’enfance qui y sont associées. À défaut de reprendre lui-même les commandes de la série, Nolan en est aujourd’hui le principal continuateur spirituel ; tout en suivant une formule éprouvée, il génère un modèle à suivre. Si Skyfall et Spectre étaient déjà calqués sur la trilogie The Dark Knight, Tenet suggère ce que pourrait donner un traitement métafictionnel de la formule Bond. Allant à contre-courant du blockbuster tel qu’il s’est imposé dans la décennie passée, Nolan rejette les effets spéciaux numériques pour favoriser l’effet le plus épuré qui soit : le montage qui inverse l’action, reconstituant la mosaïque du temps, et referme le récit sur lui-même, comme la ville de Paris dans Inception.

Il va sans dire qu’on est assez loin de ces considérations au moment de voir le film. Le sens des dialogues est si difficile à saisir que l’expérience se partage entre un effort intense de compréhension et l’observation d’un spectacle par moments inintelligible, quoi que vibrant. Malgré ce vertige, la vision finalement optimiste, confiante en la logique implacable des choses, que projette Tenet n’est pas de trop en ces temps qui en manquent péniblement. Et puis, s’il fallait qu’il n’y ait au cinéma qu’un seul film des mois durant, on pourrait imaginer pire qu’une oeuvre-puzzle qui se constituerait un visionnement à la fois.


18 septembre 2020