Critiques

THE AMUSEMENT PARK

George A. Romero

par Simon Laperrière

En 2017, le Festival du film de Turin dédie sa 35e édition au regretté George A. Romero. Une importante rétrospective est alors consacrée à l’auteur de Night of the Living Dead (1968), cet incontestable chef-d’œuvre du cinéma d’épouvante. Parmi les titres sélectionnés se trouve une véritable perle rare. Le comité de programmation a effectivement réussi à mettre la main sur une copie 16mm de The Amusement Park (1973), un film de commande que l’on croyait perdu. Suite à une projection événementielle, ce moyen métrage empruntera un parcours similaire à celui de The Other Side of the Wind (2018). Ayant droit à une restauration numérique supervisée par la veuve du réalisateur, il est rapidement acquis puis distribué par une plateforme de diffusion en ligne. Si Netflix a déroulé le tapis rouge à Orson Welles, Romero est accueilli par Shudder, qui se spécialise dans l’horreur et le culte. On a beau critiquer sévèrement les géants du divertissement à domicile, force est d’admettre que leur apport au patrimoine cinématographique demeure précieux.

The Amusement Park figurerait-il dans le catalogue de Shudder s’il n’était pas signé par un illustre metteur en scène ? Probablement pas. Il ne s’agit pas a priori d’un drame d’épouvante, mais plutôt d’une œuvre éducative qui dénonce les conditions de vie révoltantes des aînés. Considérant que Romero a toujours employé les codes du genre pour décrier la société américaine, pareil sujet lui était tout désigné. Malgré quelques contraintes apparentes, The Amusement Park porte la marque indéniable de son créateur. On y reconnaît autant les thèmes que le style qu’il perfectionnera quelques années plus tard avec Dawn of the Dead (1978).

Tourné entre The Crazies (1973) et Martin (1978), le film renoue avec une esthétique hyperréaliste qui, aux dires de l’historien Jean-Baptiste Thoret, serait fortement influencée par l’enregistrement de la mort de Kennedy[1]. La caméra de Romero est nerveuse, motivée par l’énergie chaotique ambiante. Constamment aux aguets, ses mouvements brusques génèrent un puissant sentiment de malaise qu’un montage frénétique ne fait qu’accentuer. The Amusement Park se déroule majoritairement dans une foire maudite que le réalisateur transforme en improbable huis clos. On y suit le calvaire dantesque d’un vieillard qui tentepéniblement de trouver sa place au sein d’une foule étouffante. Tiraillé de toute parts, il subit le mépris de ses pairs en étant confronté à différentes épreuves humiliantes.  Au cours de ce songe fiévreux, il est abandonné au triste sort que sa communauté réserve aux aïeux. Suivre les déplacements d’un homme fatigué à travers un environnement hostile (la figure du zombie n’est pas loin) permet à Romero de simuler une expérience de la paranoïa propre au cinéma américain des années 1970.

On l’aura compris, la nature didactique d’Amusement Park n’empêche pas Romero de renouer avec son genre de prédilection. L’horreur dans son cinéma étant avant tout politique, il ne requiert nullement la présence de monstres pour aborder des inquiétudes ordinaires. Ainsi, le traitement des aînés lui inspire une imagerie cauchemardesque qui évoque l’humour absurde des Monty Python. Cette impression est confirmée par la structure même du film. The Amusement Park prend la forme d’une succession effrénée de tableaux abstraits. Chaque manège du parc d’attractions devient le théâtre d’une injustice sociale. Une simple collision aux autos tamponneuses, par exemple, en vient à nécessiter l’intervention d’un policier belliqueux. Ce dernier s’empresse de gronder sévèrement une chauffeuse d’un âge avancé en la menaçant de lui retirer son permis. Le droit de parole de la pauvre femme est alors complètement bafoué. Sur ce point, le moyen métrage représente une certaine cassure dans la filmographie du réalisateur. On y découvre un Romero allégorique, qui ne laisse aucune place à la moindre ambiguïté. Par conséquent, The Amusement Park est assurément son œuvre la moins subtile. En témoigne cet épilogue où l’acteur principal revient sur le sens de la fable racontée en s’adressant directement à la caméra. Le message ne saurait être plus clair.  Si l’on peut profiter des effets spéciaux de Day of the Dead (1985) sans tenir compte de sa métaphore militaire, il semble difficile d’ignorer la vocation pédagogique d’Amusement Park. Cette absence de profondeur doit être mise sur le compte du projet lui-même. Il est convenu qu’un film éducatif doit aller droit au but, en rejoignant le plus grand public possible. De plus, il ne devrait idéalement froisser personne, ce qui n’a pas été le cas avec The Amusement Park. Il aurait effectivement scandalisé la société protestante l’ayant financé, d’où son retrait quasi-immédiat du circuit d’exploitation.

Quand l’œuvre perdue d’un artiste remonte à la surface, il est toujours tentant de la considérer comme la clé d’une énigme. Telle la pièce manquante d’un vaste puzzle, elle réussirait alors à unir chaque film d’un metteur en scène sous un angle inédit. Si The Amusement Park a tout pour réjouir les adeptes de Romero, il ne s’agit pas pour autant d’une quelconque révélation. Cette curiosité artisanale confirme néanmoins l’immense talent d’un auteur essentiel qui, en 2021, n’a rien perdu de sa pertinence.

 The Amusement Park est présentement disponible sur Shudder.

[1] Voir THORET, Jean-Baptiste, 26 secondes : L’Amérique éclaboussée. L’assassinat de JFK et le cinéma américain. Pertuis, Rouge profond (coll. « Raccord »), 2003.


23 juin 2021