Critiques

The Assistant

Kitty Green

par Apolline Caron-Ottavi

Une jeune femme commence sa journée de travail. Il fait encore nuit, elle allume les lumières des espaces communs, prépare le café, déballe des bouteilles d’eau. Elle entre dans un bureau individuel, celui du directeur. Elle ramasse un petit objet par terre, nettoie une tâche sur un canapé. Les premiers plans de The Assistant donnent déjà le ton du film : la captation minutieuse d’une journée de travail presque banale. Des plans fixes et rigides, à l’image des espaces qu’ils nous montrent. Une photographie à la luminosité faible et aux tons ternes, qui semble faire écho à la lassitude et aux angoisses de sa protagoniste principale.

La cinéaste Kitty Green, qui vient du documentaire (Ukraine is Not a Brothel, Casting JonBenet), signe ici un premier long métrage de fiction qui colle de près au réel. Dans cette chronique d’une journée dans la vie de l’assistante du directeur d’une grosse compagnie de production, elle décortique le contexte qui a vu naître le mouvement #MeToo, et le milieu qu’elle explore évoque indirectement le cas Harvey Weinstein. Mais plutôt que de se pencher sur un cas célèbre ou spectaculaire (comme l’a récemment fait Bombshell), Green choisit plutôt d’observer l’imperceptible, l’indicible, les zones grises et l’impuissance.

La jeune assistante ne fait pas l’objet d’une agression physique ou d’un chantage sexuel. Elle est un témoin clé, une novice qui découvre les ressorts sordides du milieu dans lequel elle débute sa carrière. Elle ne voit rien directement, elle ne trouve que des indices : une boucle d’oreille oubliée, le contenu d’une corbeille à papier, le traitement un peu trop spécial d’une jeune fille embauchée subitement… La réalité lui apparaît de façon partielle, de même que nous, spectateurs, ne verrons jamais le directeur, qui n’existe que par sa voix au téléphone ou par les mails intempestifs qu’il envoie à son assistante.

À l’instar de son personnage, Kitty Green porte attention aux détails les plus infimes, et reconstitue ainsi par touches discrètes le climat profondément toxique qui règne dans ces bureaux. Elle capte avec une grande justesse la façon dont cette jeune assistante est rendue vulnérable dans cet environnement. C’est là que la réflexion du film est forte : Green ne se penche pas uniquement sur la question des abus sexuels, mais également sur celle du harcèlement au travail, et elle lie les deux. L’abus de pouvoir crée un climat hostile et violent lequel, à son tour, nourrit les conditions nécessaires à cet abus.

En évacuant le directeur de l’écran, la cinéaste crée l’espace pour filmer le reste : les regards en coin et les gestes condescendants de collègues masculins, mais aussi le mépris de certaines femmes « importantes », la mesquinerie du décor et des installations, l’anxiété qui monte sur le visage de son actrice, les silences mortifères enfin. The Assistant passe au crible les mécanismes subtils qui broient les individus. S’il n’est pas certain que la richesse ruisselle bel et bien au sein de la pyramide néolibérale, c’est en revanche le cas de la toxicité qui, comme nous le montre Green, est omniprésente. Le climat de peur, d’humiliation, de frustration et de manipulation qui émane d’en-haut semble s’abattre tout entier, via des intermédiaires, sur l’assistante.

Tout cela culmine dans une scène terrible, au cours de laquelle la jeune femme tente de donner l’alerte au responsable des ressources humaines de l’entreprise. Elle comprend alors que le silence qui l’entoure n’est pas tant celui de l’ignorance et du doute, que celui des non-dits, des secrets de polichinelle, de l’indifférence, voire de la complicité. The Assistant est en cela un film amer, qui se tient loin de l’idée euphorique d’une révolution #MeToo : il fait le constat d’une vulnérabilité féminine ancré très profondément dans un cadre plus large et difficile à déboulonner, celui d’un système reposant sur la hiérarchie, les inégalités, l’exploitation et la valorisation de valeurs douteuses.

On peut certes trouver que Kitty Green choisit un angle bien modeste pour un sujet si grave; ou que son film est austère et qu’elle se complaît un peu trop dans une mise en scène volontairement glaciale et lugubre. Mais c’est aussi en cela que son film se démarque et qu’il laisse à penser : dans sa fin ouverte qui est une porte close ; dans son analyse de ce qui cloche dans la banalité dont nous sommes tous partie prenante ; dans son choix d’un personnage qui ne peut pas faire grand-chose là où elle est ; dans son portrait d’une jeune femme quelconque, très subtilement interprétée par Julia Garner, à la fois fragile et forte. Une jeune femme qu’on ne voit pas si souvent à l’écran, alors qu’on la croise si souvent dans notre vie.


14 février 2020