Critiques

The Beach Bum

Harmony Korine

par Alexandre Fontaine Rousseau

Malgré les apparences, ce serait une erreur de voir en The Beach Bum la suite logique de Spring Breakers. Outre quelques échos esthétiques, gracieuseté d’une somptueuse photographie signée une fois de plus par Benoît Debie, les deux films n’ont à peu près rien en commun, si ce n’est cette Floride qui sert de théâtre absurde à leurs récits respectifs. Mais Spring Breakers était en quelque sorte une anomalie dans l’œuvre de Harmony Korine, un accident de parcours à demi prévisible trouvant dans l’air du temps la matière servant à nourrir durant un bref instant l’inspiration dissipée d’un cinéaste n’ayant pas d’autre ambition que celle de voir jusqu’où le mèneront ses idées éparpillées. À l’instar de son héros, Korine est un slacker dont le principal talent est d’assumer le fait que le talent est au pire une prison, au mieux une douce illusion. Ses films ont toujours été portés par une liberté baveuse, à mi-chemin entre l’indifférence et l’illumination. The Beach Bum est-il un « bon » film ? À la limite, Korine s’en fout. Ce n’est pas ça l’important. Qu’est-ce qu’un film, après tout ? Un beau bateau que l’on fait sauter, avec tous les millions de dollars qu’il contient, au nom d’une poésie que l’on ne saurait trop définir ? C’est la réponse à laquelle aboutit très concrètement le cinéaste, au bout de ce parcours décousu dont la plus grande qualité est peut-être justement de n’aller nulle part.

Si The Beach Bum a un équivalent dans la filmographie du réalisateur de Gummo, c’est peut-être Mister Lonely, cette étrange tentative à moitié assumée de tourner un film plus « accessible », à coup de fausses concessions qui ne peuvent pas vraiment cacher les vraies intentions (diffuses) de son auteur. The Beach Bum, à temps perdu, tente de jouer la carte de la comédie de stoner en faisant des farces niaiseuses de requins que l’on prend pour des dauphins. Mais il s’agit au final d’une piste parmi tant d’autres, d’une idée à laquelle le film ne souscrit jamais entièrement puisqu’il désire toujours aller « ailleurs » de toute façon, s’inventant une structure approximative au fil des rencontres que fait un Matthew McConaughey canalisant avec brio son Woody Harrelson intérieur. Entre un Snoop Dogg mystique faisant l’éloge d’une souche de weed jamaïcain et un Zac Efron étrangement parfait en voyou chrétien fuyant sa énième cure de désintox, The Beach Bum se déploie ainsi tel un freak show affectueusement mélancolique, captant au passage la beauté défraichie d’un perroquet empaillé et la glorieuse laideur de cette Amérique riche et vulgaire que décrit dans un élan de lucidité cynique le personnage de Jonah Hill : « I love being rich. You can be awful to people, and they just have to take it. »

Le film n’explore pas de manière particulièrement sérieuse la tension existant entre les classes sociales qui peuplent son univers. Il se contente de filmer dans un élan triomphant l’invasion d’une luxueuse villa par une bande de clochards menés par un poète raté qui, tout comme le cinéaste l’ayant inventé, ne s’intéresse pas tant aux conséquences de ses gestes qu’à leur beauté intrinsèque et intrinsèquement discutable. The Beach Bum, au fond, est la synthèse de tous ces faits divers relatant les mésaventures d’un quelconque « homme de la Floride » ayant braqué un dépanneur à l’aide d’un alligator ou je ne sais trop quoi. C’est un peu triste et un peu drôle à la fois et ça ne fait certainement pas de moi une meilleure personne de savoir ça. À bien y penser, c’est même absolument terrifiant. Mais il y a tout de même quelque chose d’étrangement rassurant dans le fait de savoir qu’il y a des gens qui osent encore aller jusqu’au bout de leur délire. À sa façon, Korine refait encore et toujours Gummo, plus ou moins calmement, de manière plus ou moins articulée. Il distille sa transcendance des fonds de poubelle d’une Amérique brûlée au énième degré.

Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas, ici et là, une grâce plus sincère à glaner dans ce spectacle parfois grotesque. Ce passage durant lequel Isla Fisher chante Is That All There Is de Peggy Lee à son éclopé de mari s’avère à n’en pas douter l’une des plus grandes scènes purement romantiques de l’œuvre de Korine, captant dans toute sa splendeur la fragile complicité émergeant du poignant mélange d’abandon et de maladresse qui unit les deux amants. Mais il n’est jamais question pour Korine de monter tout un film à partir de ces moments plus touchants. Ils émergent du chaos, du bruit ambiant. Comme tout le reste, ils existent en suspens à l’écran puis disparaissent pour laisser place, par exemple, à un duo où Jimmy Buffet et Snoop Dogg vantent les mérites de notre héros. On pourrait dire de cette improbable cohabitation entre les tons et les degrés qu’elle relève de l’ironie. Sauf que la démarche de Korine est, encore une fois, plus honnête que ne voudront l’admettre ses détracteurs ; elle relève plutôt d’une nonchalance, d’une désinvolture qu’il partage de plus en plus ouvertement avec la faune improbable qu’il se plaît à mettre en scène.


27 mars 2019
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