Critiques

The Card Counter

Paul Schrader

par Robert Daudelin

 Paul Schrader : une carrière en dents de scie, mais dont les sommets (Light Sleeper, Mishima, Affliction, The Comfort of Strangers) comptent parmi les œuvres les plus remarquables du cinéma américain contemporain. À 75 ans, c’est un cinéaste qui vieillit bien ; à preuve le magnifique First Reformed de 2017 qui annonçait une sorte de renouveau dans la production du cinéaste, renouveau qui se poursuit harmonieusement avec The Card Counter. Difficilement saisissable, Schrader a toujours été sensible à l’air du temps, y ancrant ses récits et ses personnages : le retour de la guerre du Vietnam, le trafic de la drogue devenant une industrie, le matérialisme ambiant et sa vacuité, le défi écologique, pour ne citer que les thèmes les plus évidents qu’il a abordés au cours d’une carrière déployée sur plus de quarante ans.

Réflexion amère sur l’angoisse générale suscitée par les guerres américaines, plus spécifiquement celle cauchemardesque d’Irak, The Card Counter est une œuvre crépusculaire dont le pessimisme met en péril l’idée même de rédemption si chère à Schrader. Démoli par huit années de prison, conséquence de son rôle de tortionnaire au centre de détention et d’interrogation d’Abou Ghraib de sinistre mémoire, William Tell (Oscar Isaac) est un homme brisé qui revêt désormais les allures d’un robot et limite sa vie à la visite permanente des casinos, habité qu’il est par un passé trop lourd qu’il tente d’oublier dans sa maîtrise du Poker et du Black Jack. C’est de nouveau Michel, le pickpocket de Robert Bresson, qui tient lieu ici de modèle « référenciel » à Schrader, lequel n’hésite pas à emprunter à son cinéaste de prédilection une belle rigueur dans sa mise en scène, ce qui rend son propos encore plus oppressant. Par trois fois Schrader a cité le plan final de Pickpocket : une première fois dans American Gigolo où une caresse impossible permet tous les espoirs ; puis dans Light Sleeper où les mains se touchent pour mettre fin à une discussion sur l’avenir ; enfin, dans The Card Counter où les mains tentent désespérément de se rejoindre, séparées par une vitre qui jamais ne disparaîtra du fait de la volonté d’expiation destructrice de William.

En face, Cirk, lui aussi victime d’Abou Ghraib suite au suicide de son père qui y fût le collègue de William, représente la génération qui suit, désorientée, désillusionnée, incapable de faire confiance à une société qui engendre le mal, capitalise même sur son existence. Reste La Linda, qui, en tant que femme noire, n’a d’autre choix que d’être résistante, s’adaptant aux sordides réalités de l’univers du jeu tout en sauvegardant le bon sens et l’humanité qui l’habitent.

Ces personnages, nous les connaissons déjà bien ; nous  les avons croisés dans plusieurs des récits précédents de Schrader. Ils s’appelaient Travis Bickle (Taxi Driver), John LeTour (Light Sleeper), Julian Kay (American Gigolo) et Ernst Toller (First Reformed), luttaient pour se débarrasser de leurs démons et trouver un sens à leur vie. Tous pouvaient compter sur la solidarité de Schrader qui jamais ne les abandonnait à leur sort, trouvant toujours moyen de glisser une lueur d’espoir dans leur difficile traversée de l’existence.

Reprenant contact avec les personnages qui lui sont chers, le cinéaste, alors qu’il semble aborder un nouveau chapitre de son œuvre, n’hésite  pas à retoucher leur portrait, à préciser ce qu’il veut nous dire de leur trouble et, plus largement, de l’état du monde – plus spécifiquement, du désarroi moral dans lequel se débat son pays. Le cinéma de Paul Schrader a toujours été un cinéma moral : il l’est plus que jamais, jusque dans son écriture.

Aucune coquetterie dans la mise en scène, discrète autant qu’efficace, de The Card Counter : l’approche frontale domine, s’apparentant parfois (les salles de jeu, les motels anonymes) à une installation, façon sans doute pour le cinéaste de s’approprier les particularités du numérique. Ainsi, bien que jamais explicité, le décor que reconstruit William dans chaque motel visité nous dit bien que, officiellement en liberté, il n’en est pas moins toujours « en prison ».

Cette écriture n’est pas aride pour autant, c’est même tout le contraire : on y perçoit toujours l’attachement du cinéaste à ses personnages, sa préoccupation de les bien servir, à nous rendre complices de leurs luttes.  Il fallait cette complicité pour nous permettre de saisir la gravité du Patriot Act de George W. Bush qui a enfanté William et plongé les États-Unis dans un cauchemar qui perdure et dont les images hautement stylisées d’Abou Ghraib que Schrader nous propose nous redisent toute l’horreur. Quelle belle ironie pour le tortionnaire démoli d’avoir choisi William Tell comme nom d’emprunt, annonçant ainsi qu’il n’est déjà plus qu’une légende, un oublié de l’histoire.

Film politique, film sur le jeu et la passion du jeu, The Card Counter est avant tout une tragédie, celle d’un homme obsédé par la nécessité de l’expiation, sentiment hautement chrétien qu’il incarne jusque dans la douleur de son corps. C’est aussi une réflexion écorchée sur l’histoire récente des États-Unis, sur les hommes et les femmes que l’impérialisme aveugle broie et sur le pays déboussolé qui ne croit plus dans le rêve qui supposément l’avait défini. Film grave, pessimiste diront certains, The Card Counter est un nouveau chapitre de la précieuse réflexion d’un humaniste inquiet et lucide.


17 septembre 2021