Critiques

The Congress

Ari Folman

par Philippe Gajan

Certainement l’une des propositions les plus stimulantes de l’année, The Congress, film d’ouverture des Sommets du cinéma d’animation, avait tout pour intriguer. À commencer par cette rencontre entre le cinéaste de Valse avec Bashir, et l’écrivain de science-fiction Stanislas Lem (Le congrès de futurologie mais aussi Solaris). Sans compter cette rumeur insistante selon laquelle Ari Folman souhaitait rendre hommage aux Frères Fleisher. Du massacre de Sabra et Chatila à Betty Boop, le grand écart semblait pour le moins improbable. Et pourtant… la force de Folman est justement de brouiller les pistes, d’amalgamer le réel et l’illusion, mais surtout de faire de cet amalgame à la fois le sujet et la forme de son film.

Ou plutôt les sujets et les formes. Dans la première partie, en prise de vue réelle, Robin Wright incarne… Robin Wright, une actrice déchue face à un pacte faustien : si elle accepte de se faire scanner et de ne plus jamais apparaître à l’écran, laissant désormais toute la place à son avatar en 3D, alors seulement son avenir financier et celui de son fils seront assurés. Un pacte faustien d’emblée perdant puisqu’elle vend son âme (entendre ici le droit de disposer de sa propre image) à la société Miramount, mais que c’est son image qui ne vieillira jamais.

On s’attend dès lors à une peinture au vitriol de Hollywood et du néo-libéralisme. Et c’est effectivement ce qui nous est servi dans un premier temps. C’est plutôt réussi, notamment grâce à une remarquable Robin Wright. Mais le projet que caresse le cinéaste est beaucoup plus ambitieux et dépasse, de loin, la simple critique sociale ou les éternelles réflexions sur l’usine à rêves, la poursuite du bonheur ou encore le corps numérique.

Dans la seconde partie, on retrouve Robin Wright 20 ans plus tard, alors qu’elle part renouveler son contrat. Invitée au Congrès de futurologie par la firme Miramount-Nagasaki, devenue une importante compagnie pharmaceutique, elle franchit une frontière immatérielle et bascule dans le monde de l’animation. Son corps n’est plus celui du début, scanné sous toutes ses coutures, mais un dessin animé. Et c’est à ce moment que le film prend son envol, puisque tout est possible au royaume des « toons ». Des « toons » aux rondeurs toutes « fleischeriennes » qui déambulent dans un décor digne de Satoshi Kon. Robin croise alors des personnages qui se transforment constamment en absorbant des drogues multicolores. Nous ne sommes plus face à l’usine à rêves mais bien à l’intérieur de cette usine. Le pari fou de Folman est de nous faire traverser l’écran, de nous immerger dans un monde de fantasmes où le « bonheur », qui consiste ici à se transformer en la « star » de notre choix (qui Marilyn, qui Clark Gable, qui Tom Cruise ou … Robin Wright), est à portée de tous, et s’atteint simplement en avalant une boisson scellée dans une éprouvette. À ce moment précis, The Congress ressemble à un « party » auquel même Andy Warhol n’aurait pas osé rêver! Las, le bonheur est superficiel, un paradis artificiel baudelairien, et la révolte gronde…

Et nous n’en sommes alors toujours qu’à la prémisse… Il devient alors une sorte de démonstration mathématico-philosophique sans but ni fondement, une démonstration issue du cerveau enfiévré d’un savant fou. Foisonnant, tant dans les méandres de son récit que dans chacun de ses cadres, The Congress ne s’arrête sur aucune idée reçue. Au contraire, il les traverse toutes, les recycle, les porte aux nues pour ensuite les rejeter comme de vulgaires brouillons, nous entraînant dans un récit haletant. Dans un énième rebondissement, lors d’une énième bifurcation, Robin redevenue Wright, sans doute des années plus tard – car à ce stade, on a perdu le fil du temps depuis longtemps –, revient dans la « vie réelle ». Elle y croise une humanité déchue, qui erre en haillons dans les ruines d’une splendeur passée. Une poignée de barons de la drogue « permet » aux hommes et aux femmes d’échapper à leur misérable condition en se rêvant dans un monde meilleur, les confinant à un état d’esclavage absolu. Ces barons vivent dans une sorte de bunker et forment une aristocratie assiégée par des images d’apocalypse (n’oublions pas que le roman de Lem date des années 1970, riches en dystopies de toutes sortes). Ceux qui ont précipité l’homme dans l’hébétude n’ont d’autre choix dorénavant que d’attendre le moment où, à leur tour, ils basculeront eux aussi dans ce cauchemar qu’ils ont contribué à créer. À ce moment oui, il devient clair que ce maelstrom d’images et d’idées est une critique survitaminée du néo-libéralisme, mais également une réflexion formidable sur les choix que doit faire l’humanité et sur les illusions qui la bercent.

Texte publié originellement dans le numéro 165 de la revue 24 images

 

La bande-annonce de The Congress


28 août 2014