Critiques

The Death and Life of John F. Donovan

Xavier Dolan

par Cédric Laval

Il est impossible de visionner le premier film en langue anglaise de Xavier Dolan sans avoir en tête les difficultés de post-production, ainsi que l’absence de distribution aux États-Unis, auxquelles les médias ont largement fait écho. Ce n’est pourtant pas faire justice au film que de l’aborder sous l’angle du naufrage annoncé par ceux qui l’avaient visionné, il y a un an, au festival de Toronto. Est-ce un effet d’ironie involontaire ? Les deux mots-clés du titre, qui semblent répondre à une logique paradoxale (la mort avant la vie, vraiment ?), préfigurent le destin d’un film mort-né, étrillé par la rumeur, qui cherche toutefois à renaitre de ses cendres. Le regard critique porté sur ce film peut d’ailleurs suivre la courbe que nous indique son titre…

La mort d’abord, ou plutôt les dysfonctionnements trop visibles à l’écran. Première victime, la plus évidente : le scénario. Comme très souvent dans le genre des biopics, la structure du film adopte celle du retour en arrière. Une journaliste est mandatée, à son corps défendant, pour aller interviewer un jeune acteur, Rupert Turner, qui vient de publier un ouvrage sur sa correspondance avec une étoile filante du cinéma (le John F. Donovan du titre), alors que lui-même n’était encore qu’un enfant. En même temps qu’il parle du contenu de ces lettres à la journaliste, des flashbacks illustrent, en montage parallèle, des moments-clés de la vie des deux protagonistes. La lourdeur du dispositif pose d’emblée des problèmes de crédibilité : comment le jeune Turner a-t-il pu avoir accès à la connaissance des scènes qui nous sont montrées, alors qu’il avoue lui-même que le contenu des lettres révélait peu de détails sur la vie intime de son idole ? Le statut des images est donc problématique, et la légitimité de la structure narrative fortement compromise… et c’est là un exemple, parmi d’autres, des carences coupables d’un scénario trop prévisible et lacunaire à la fois.

Autre point d’achoppement : les tics de mise en scène dolaniens, plus envahissants que jamais. Le film souffre d’une surabondance de gros plans, qui était déjà la marque de son précédent opus. Cependant, dans Juste la fin du monde, la volonté de filmer au plus près le visage (ou la nuque) de Gaspard Ulliel répondait à une vraie nécessité narrative, celle de cerner les moindres frémissements d’un personnage mutique, qui n’arrivait pas à dire ce qu’il était venu révéler ; dans The Death and Life…, les gros plans se complaisent trop souvent dans une forme de joliesse qui ne servent pas le récit. L’hystérie du personnage dolanien, qui se concentre ici essentiellement dans l’interprétation du jeune Jacob Tremblay, suscite chez le spectateur une exaspération décuplée, puisqu’elle envahit tout l’écran, ce qui n’était sans doute pas l’effet recherché.

Heureusement, il y a la vie aussi, surtout, qui déborde du film à travers des séquences mémorables. Jamais, avant ce film, Dolan n’avait-il assumé à ce point les excès du mélo. On pense naturellement à cette scène de « retrouvailles » entre la mère, interprétée par Nathalie Portman, et le jeune Rupert. Dolan ose y pousser les curseurs au maximum (les visages dégoulinent de pluie et de larmes mêlées, les corps s’élancent l’un vers l’autre au ralenti, la trame sonore s’enfle jusqu’à l’acmé de la scène, les mots d’amour sont criés plus qu’ils ne sont dits), au risque de provoquer le rejet du spectateur, mais ce jusqu’auboutisme mélodramatique n’est pas sans panache. Dans une autre scène marquante, au cours de laquelle John F. Donovan se voit cerné par les rumeurs et les plaisanteries de mauvais goût, Dolan use de la montée dramatique de la musique à la manière d’un Paul Thomas Anderson dans Magnolia, avant de faire silence de manière brutale, en même temps que tous les personnages de la scène retiennent leur souffle : l’efficacité est garantie. Et que dire de cette apparition mystérieuse de Michael Gambon, alias Dumbledore, qui s’adresse à un Donovan en pleine déroute psychologique, un peu à la manière du vieux sage de Hogwarts s’adressant à Harry Potter ? La surimposition (volontaire ?) des deux univers filmiques, magique et réaliste, est productrice d’un charme où se mêlent la naïveté et la mélancolie.

C’est dans cet excès d’audace et de candeur que le réalisateur parvient finalement à nous toucher. La tension est perceptible, à l’intérieur de l’œuvre, entre la tendance normative, très lisse, de la production hollywoodienne (Death…), et le désir de liberté du jeune créateur qui cherche à imposer ses codes esthétiques, parfois jusqu’à l’écœurement (and Life…). Mauvais goût et panache voisinent ainsi souvent à l’intérieur d’une même scène. Au final, les réussites du film sont à chercher dans ses marges (le conflit d’idées qui oppose la journaliste politique et la star people, la relation entre les deux frères, la confrontation entre Donovan et son agente – impeccable Kathy Bates…) davantage que dans son cœur battant, celui des relations amoureuses ou de la relation mère / fils, traitée de manière plus convenue que dans le reste de l’œuvre de Dolan. Ces réussites s’épanouissent surtout dans des points de rupture, plutôt que dans une cohérence scénaristique cruellement déficiente : symptôme ultime de l’œuvre décentrée, qui n’a pas réussi à trouver son point d’équilibre, mais qui vit, dans la mémoire affective du spectateur, en périphérie de cette introuvable plénitude narrative, en plein cœur des affects débridés…

Québec 2019 / Ré. Xavier Dolan / Scé. Xavier Dolan, Jacob Tierney / Ph. André Turpin / Mont. Xavier Dolan, Mathieu Denis / Mus. Gabriel Yared / Int. Kit Harington, Natalie Portman, Jacob Tremblay, Ben Schnetzer, Emily Hampshire, Sarah Gadon, Susan Sarandon, Jared Keeso, Thandie Newton, Kathy Bates, Michael Gambon / 123 minutes / Dist. Les Films Séville.


29 août 2019
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