Critiques

THE DEEP BLUE SEA

Terence Davies

par Carlos Solano

Depuis ses débuts avec l’implacable Distant Voices, Still Lives (1988), Terence Davies propose une esthétique singulière composée d’images plastiquement vaporeuses, diffuses et évanescentes. En accord avec la dimension autobiographique de son cinéma, cette esthétique – par moments liquide – connecte entièrement avec la dimension fugitive d’une mémoire d’enfance évoquée régulièrement par le cinéaste. Dans The Deep Blue Sea la texture instaure de faux-raccords féconds avec le caractère tellurien et charnel du film : Hester, interprétée par une grandiose Rachel Weisz, est traversée par une passion irrationnelle, frappée d’un désir déraisonné qu’elle s’avère incapable d’accueillir. Mariée à un haut magistrat, contrainte de fréquenter un milieu bourgeois et traditionnel dans lequel les passions féminines sont mal perçues, Hester s’arrache de son quotidien aisé et s’éprend d’un jeune pilote d’avion, Freddy. Adapté d’une pièce de théâtre du célèbre dramaturge anglais Terence Ralligan, The Deep Blue Sea pose la question indémodable (et politique) des liens confus entre la passion et l’amour.

Il est évidemment possible de faire du film une lecture uniquement liée au récit, attentive à la façon, subtile, dont Davies décrit la place des femmes dans la société britannique des années ayant suivi la Seconde Guerre mondiale. La passion d’Hester, cependant, n’est qu’un prétexte adopté par Davies, un élément scénaristique qu’il transforme en programme esthétique : comment filmer passionnément ? Que reste-t-il de la passion dans un pays dévasté par la guerre ? Le mélodrame, genre dont The Deep Blue Sea se réclame avec fierté, offre matière à interrogation, devient un objet malléable que le film s’amuse parfois à ironiser. L’insignifiant, comme dans tout mélodrame,  devient événement : Hester tente de se suicider parce que Freddy a oublié son anniversaire. Rationnellement stupéfiant, mais formellement logique. La démesure de Hester entre intelligemment en conflit avec la mesure formelle du film.

Ainsi, Davies emprunte au mélodrame le goût pour la torsion : le film, (trop) conscient des ressorts qui structurent le genre, multiplie les surfaces réfléchissantes, le jeu sur les apparences. Les miroirs provoquent systématiquement un retour dans le passé, une réminiscence nécessairement déformée, altérée, transformée (qu’est-ce le mélo, sinon une incroyable puissance de défiguration ?). The Deep Blue Sea se pose à chaque plan la question non pas de la juste distance (question du documentaire), mais de la bonne mesure : comment calibrer l’intensité d’un plan ? Quelle articulation, négociation, instituer entre la retenue et l’excès ? L’intelligence du film se mesure à cet endroit là, dans sa capacité à interroger, sans trêve, les limites (émotionnelles, morales, formelles) de chaque plan. Cette question du calibrage se concrétise limpidement dès le plan d’ouverture : le film s’ouvre dans le noir complet – ou plutôt faudrait-il dire dans le bleu profond ? – et éclaire graduellement d’une lumière artificielle (et assumée) une ruelle londonienne en ruines. La gradation de l’éclairage se couple au déplacement progressif de la caméra qui, elle, s’envole très délicatement jusqu’à nous faire découvrir, au coin d’une fenêtre, au sommet d’un immeuble, le visage du personnage d’Hester. L’émotion monte, on attend forcément la chute. Freddy, l’aviateur dont Hester tombera passionnément amoureuse, amène par son métier la figure de la verticalité si chère au mélodrame, noyau dur du genre : tout ce qui monte trop haut finit nécessairement par s’écraser, à commencer bien sûr par les émotions, toujours tremblantes et déchainées, montantes et descendantes.

Par contraste, puisque The Deep Blue Sea est avant tout un film de beaux contrastes, l’horizontalité devient aussi un moteur central dans la mise en scène de Davies. C’est à la faveur de quelques mouvements de caméra panoramiques que le récit navigue audacieusement entre le passé et le présent. La fumée d’une cigarette, accompagnée par la mise en scène, diffuse le présent et déporte le récit dans le passé. Une séquence mémorable dans le métro illustre spatialement la dégringolade émotionnelle d’Hester et dévoile, horizontalement, un retour dans le passé récent du Londres bombardé pendant la guerre, lorsque le peuple se mettait à l’abri des bombes dans les tunnels sombres du métro. On aura compris le principe, la force et la faiblesse du film : Davies est un formaliste dont le contrôle absolu sur la mise en scène laisse peu d’oxygène au discours social qui hante le film entier, à savoir la façon dont le drame intime se fond et se confond avec la tragédie collective.

Ainsi, à petits coups de pinceau, The Deep Blue Sea se demande si la passion d’Hester, blâmée par une bourgeoisie déconnectée du monde, est compatible avec la société anglaise des années 1950. Dans les pubs typiquement londoniens, la communauté se rassemble autour de quelques chants populaires, entonne You Belong To Me à l’unisson, réunie par un passé commun, celui de la guerre. Au bord du cadre (de l’abime ?), au bout du plan, à l’issue d’un long mouvement horizontal, Hester se tient devant son amant. Elle ne connaît pas les paroles des chansons mais retient les mots qui résonnent en elle (évidemment : « passion », « amour », « éternellement »). La passion collective semble ne pas raccorder, ou peut-être partiellement, avec la passion individuelle. L’ivresse émotionnelle d’Hester, impartageable et incompréhensible, se confronte à celle du patriotisme anglais de l’après-guerre. Se joue là l’une des questions centrales et pleinement contemporaines du film, à savoir le rôle, la place (si elle existe) de la passion dans une société absolument déchirée. Terence Davies aura emprunté la voie du mélodrame pour établir une lecture sensible sur la passion comme forme de liaison et de déliaison sociale.

 

Le film est actuellement disponible en ligne sur MUBI jusqu’au 10 juillet.


16 juin 2021