Critiques

The Endless Film

Leandro Listorti

par Carlos Solano

Jean-Luc Godard, dans Histoire(s) du cinéma (1988-98), avait définitivement raison : l’Histoire des films inachevés, impossibles, oubliés ou mutilés par l’industrie est presque aussi riche et passionnante que celle des films retenus par l’Histoire officielle. Telle est la leçon reçue, la démonstration en acte ainsi que le premier constat qui ressort de The Endless Film de Leandro Listorti. Produit, réalisé et monté uniquement à partir d’images appartenant à des films à peine entamés, n’ayant jamais vu le jour ou tristement inaboutis, Listorti s’enracine dans la pratique diverse et variée du « found-footage » (métrage trouvé). Ici, le corpus d’images convoqué par Listorti se limite aux quatre dernières décennies de l’Histoire du cinéma argentin, prolifiques en termes de production et profondément marquées par le contexte politique du pays.

À l’encontre d’une récupération d’images qui aurait pu facilement basculer dans l’anecdotique ou dans le film pédagogique, The Endless Film, bien au contraire, célèbre formellement les coulisses et le destin visuel des films inachevés : les claquettes se métabolisent en plans entièrement légitimes et en preuves historiques, les rayures et les brûlures s’offrent en élégies plastiques, les bribes de fiction atteignent le statut d’archive nationale puisqu’elles révèlent les fantasmes et les angoisses de la société argentine.

Loin d’épouser la forme d’un simple bout à bout, la richesse de Listorti émerge surtout de la volonté d’agencer les images dans une perspective polymorphe, frankensteinienne et résolument ouverte : le spectateur est sans cesse sollicité dans sa capacité à établir des liens possibles entre les plans. Matériellement comparables par leur tournage en pellicule, mais fondamentalement éclectiques, aux régimes et aux textures très différentes, portés par une trame sonore quasi silencieuse bruitée par des sons abîmés, nous sommes continuellement amenés à nous demander : hormis leur inachèvement, qu’est-ce qui réunit, au fond, tous ces films ?

La recherche automatique d’une fiction, c’est-à-dire, la nécessité de trouver les bribes d’une mise en récit telle que l’industrie hollywoodienne nous y a habitué, s’avère totalement frustrante et vaine. De façon très assumée et parfois même jouissive, Listorti déjoue l’aspect potentiellement narratif des images, privilégiant davantage l’état d’esprit dans lequel ces plans ont été récupérés : dans l’étonnement et le doute, dans l’euphorie de la redécouverte. Sans trop de difficultés, nous comprenons assez vite que, si ces films sont inachevés, c’est avant tout pour des raisons historiques, économiques et politiques. Projets impossibles à terminer car trop coûteux, avortés pour cause de malentendu entre les producteurs et les cinéastes, chaque plan, ici, refuse toute élucidation tout en s’offrant, simultanément, en pur événement historique.

Grâce à The Endless Film il est désormais possible, par exemple, de confirmer et de mesurer par l’archive l’exigence artistique de Lucrecia Martel, l’une des plus admirables cinéastes argentines contemporaines, puisque dans le film de Listorti, nous découvrons la tentative précoce d’adapter sur le grand écran El Eternauta (1968) d’Hugo Gill ou Zama (1984) de Nicolas Sarquis. Le cinéphile y trouvera des résonances avec l’Histoire du cinéma argentin contemporain : Martel aura, elle aussi, abandonné le projet de réaliser le film de science-fiction tiré de la bande dessinée d’Hector Oesterheld et de Francisco Solano Lopez, mais aura, très récemment, rendu possible dans une liberté artistique totale un Zama (2017) sous une forme absolument hallucinée.  

Que le film, par moments, puisse s’apparenter à une enquête policière à travers des plans de torture, scènes de crimes ou échanges confidentiels dans des cabines téléphoniques, autorise parfaitement le spectateur à deviner un rappel du déchirement moral provoqué par la dictature militaire en Argentine. Car, au cœur d’une telle entreprise de réemploi d’une matière déjà existante, travaillent la question profonde de la mémoire et, de manière beaucoup plus cruciale, la volonté de proposer une autre histoire des images. Non pas nécessairement en contradiction avec l’Histoire officielle, mais soucieuse de redonner une nouvelle vie à tous ces plans, esquisses, projets qui ont injustement été traités en déchets alors qu’en eux se jouait de manière décisive la mémoire collective d’un peuple.

Le film est disponible actuellement sur MUBI.

 


7 février 2019
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