Critiques

The Forbidden Reel (L’histoire interdite)

Ariel Nasr

par Samy Benammar

Poursuivant ses réflexions au sujet de l’impact des guerres sur les populations afghanes – entamées notamment dans The Boxing Girls of Kabul (2012) et Bonjour Kandahar (2008) – Ariel Nasr propose dans The Forbidden Reel (L’histoire interdite), de questionner plus spécifiquement l’histoire du cinéma de son pays d’origine. Celle-ci est profondément marquée par la succession des régimes politiques et des conflits armés qui constituent pour l’Afghan Film (le centre d’archives au cœur de la démarche du réalisateur) autant d’épreuves aussi tumultueuses qu’inspirantes.

C’est sans doute le caractère profondément intime du documentaire qui frappe en premier. Comme le mentionne le cinéaste Latif Ahmadi, le cinéma afghan s’est construit sans aucun financement et son existence ne tient qu’à quelques individus motivés par la volonté inébranlable de se raconter. Cette envie est par ailleurs poursuivie souvent au péril des libertés individuelles car l’arrivée des communistes dans les années 1970 marque le début d’une croisade contre ces poètes d’un autre temps dont chacun des mots reste imprégné, encore aujourd’hui, de tout ce qu’ils ont vécu. Et c’est là que The Forbidden Reel dévoile toute sa richesse puisqu’il nous signifie, en nous offrant quelques souvenirs anecdotiques, qu’on ne saurait produire une histoire du cinéma – tout particulièrement dans un espace comme l’Afghanistan – sans écrire par la même l’histoire politique d’un lieu et de ses habitants.

La mise en place du parti démocratique populaire d’Afghanistan dans les années 1980 débouche sur des financements plus importants. Cependant, un tel soutien s’accompagne évidemment d’une censure liée à l’idéologie communiste et ses ambitions propagandistes. D’autre part, à l’extérieur de Kaboul, le pays tombe progressivement aux mains de groupes armés rendant difficile tout tournage en campagne.  Le film offre un résumé clair et concis d’une situation connue, mais les témoignages de ses protagonistes complexifient ce discours. À cet égard, la relation entre les cinéastes Latif Ahmadi et Siddiq Barmak est particulièrement révélatrice. En effet, le premier poursuit sa carrière de cinéaste à Kaboul en s’associant au régime tandis que Siddiq reste un opposant ayant grandi dans la vallée du Pandjchir, l’un des bastions historiques des Moudjahidines, puis immigré à Moscou en 1982. Bien que les faits semblent opposer ces deux hommes, ils sont restés unis par leur désir commun de préserver le cinéma afghan. L’actrice Yasmin Yarmal explique quant à elle comment elle a dû, à la prise du pouvoir par les talibans, dissimuler son identité au risque d’être exécutée. On notera également la présence de plusieurs témoignages de personnes proches du commandant Massoud permettant de resituer les intentions des Moudjahidines dans une perspective interne loin des caricatures habituelles. Tous ces exemples insistent sur la dimension politique du cinéma afghan pour mettre en évidence le caractère précieux de l’Afghan film qui a traversé toutes ces époques.

On constate ainsi au fil des images que la survie de ces pellicules 35mm empilées dans une petite maison en pierre, tient du miracle et qu’elle exige aujourd’hui un soin tout particulier. Si la question d’une nécessaire ouverture à l’international de cette archive est rapidement mentionnée au début du film, elle reste au cœur du propos. La structure documentaire classique enchaînant les entrevues face caméra est parfois un peu redondante, mais elle est avant tout prétexte à introduire des séquences de films, fragments d’une beauté troublante qui nous offrent la vision d’un pays resplendissant autant par la beauté poétique de ses déserts que par la puissance évocatrice de ses ruines.  On trouve par exemple des images de Like An Eagle (1967) de Fayz Muhammad Kheirzada, premier long métrage tourné entièrement en Afghanistan. Mariam Ghani – réalisatrice de What We Left Unfinished (2019) – insiste sur l’importance d’une telle œuvre puisqu’elle témoigne d’une époque où le territoire n’était pas plongé dans la violence, mais au contraire le lieu d’une culture florissante faisant cohabiter danses traditionnelles et presses typographiques. Dans une perspective cette fois-ci essayiste, les dernières minutes du documentaire présentent des extraits de The House of History de Qader Tahiri (1996) où Kaboul dévastée entre en dialogue avec les sourires de l’Afghanistan de 1960.

Se racontant à travers les voix d’intervenants dont l’amour du cinéma est presque aussi grand que celui qu’ils ont pour leur pays, The Forbidden Reel constitue une introduction au cinéma afghan nécessaire et parfaitement menée. Peut-être pourrions-nous mentionner une dernière image qui hante le film. Issue de Epic of love de Latif Ahmadi (1984), on y aperçoit la silhouette d’un cavalier qui se découpe sur le soleil couchant. Le plan est utilisé à deux reprises : la chevauchée nous apparaît initialement comme la douce poésie d’un réalisateur porté par un élan épique, mais sa deuxième occurrence, après l’horreur des guerres, se charge d’une mélancolie particulière. En racontant une histoire politique, Ariel Nasr nous permet de réaliser que cette traversée du désert est autant celle du cavalier que du film lui-même. Il nous invite ainsi à aller visionner ces archives dont la plupart ont été mises à disposition par Mariam Ghani sur la plateforme Pad.ma : c’est là le début d’une démarche prometteuse de numérisation et de diffusion à l’heure où le pays peut enfin espérer que ses récits échappent aux bombardements pour apparaître sur nos écrans.

NB : Voir l’article de Mariam Ghani sur Like An Eagle ici.


1 février 2021