THE HISTORY OF SOUND
Olivier Hermanus
par Cédric Laval
Pris dans son acception générique, The History of Sound, c’est d’abord l’histoire du son, celui qu’enregistrent deux étudiants, David (Josh O’Connor) et Lionel (Paul Mescal), au gré de leurs pérégrinations dans la campagne américaine, au lendemain de la Première Guerre mondiale ; plus précisément, le son folk de ces chansons transmises oralement, de génération en génération, qui forment le substrat de l’âme d’un peuple, parfois considéré avec condescendance par les élites. Mais The History of Sound, c’est aussi (et surtout ?) l’histoire d’un son, celui émergé du brouhaha d’une taverne, la voix grave d’un jeune homme, David, entonnant, accompagné de son piano, une chanson que Lionel reconnaît, issue de son Kentucky natal. Qu’entend précisément Lionel à cet instant, lui dont la voix off nous a confié, au tout début du film, qu’il était sensible à la dimension synesthésique d’une simple note ? Entend-il la nostalgie de l’enfance et du pays natal, ou entend-il l’amour ? De fait, une fois la glace brisée grâce à leur passion commune pour la musique, les deux hommes couronneront cette première rencontre par une nuit d’amour. Et Lionel de s’interroger, des années plus tard, sur ce qui serait advenu s’il n’avait pas entendu ce son : sa vie aurait-elle suivi un cours moins dramatique ? La prémisse est claire : le film sera un mélodrame, au sens le plus strict du terme, puisque la musique se mêlera de manière consubstantielle aux émois des personnages, jusqu’à un dénouement lacrymogène, dont le caractère un peu trop forcé n’efface pas la belle facture de l’ensemble.
Cette beauté se mesure surtout dans la première moitié du film, où s’épanouit la relation amoureuse entre les deux jeunes gens, en même temps qu’ils recueillent des chansons aux résonances mélancoliques. Oliver Hermanus traite cette histoire d’amour avec beaucoup de délicatesse, et les figures dominantes de sa mise en scène sont celles de l’ellipse et de la métonymie. Le désir naissant passe par un même verre d’eau, sur lequel Lionel et David posent les lèvres ; la nuit d’amour est synthétisée dans le corps nu de Lionel, trouvant le lendemain une note sur l’oreiller, lui fixant un prochain rendez-vous. Certains fondus au noir accentuent la dimension elliptique du récit, tandis que l’envol d’un papier magique, consumé par une flamme, annonce la mort d’un personnage dans une scène subséquente. Même la Première Guerre mondiale, élément perturbateur mortifère dans nombre de films d’époque, est traitée comme un évènement secondaire, dont on ne verra aucune image (David est pourtant appelé à servir dans l’armée, occasionnant la première séparation entre les deux amants), et qui sera à peine évoquée, lors de leurs retrouvailles, alors même que son impact a creusé dans David un sillon délétère, qu’il cache à son ami. Il émane de ce traitement de l’histoire une grande douceur, presque une impression de flottement utopique, où le bonheur amoureux et l’harmonie des chants folkloriques ne peuvent être corrompus par l’âpreté des hommes et de la vie. Le jeu tout en nuances des deux comédiens contribue sans conteste à cette douceur ambiante, et Paul Mescal confirme ici son impressionnante polyvalence.

Mais le rythme de cette utopie amoureuse se transforme, à la moitié du film, alors que l’éloignement, puis le silence, séparent les deux amants. Ce qui était langueur devient lourdeur, au sens des eaux lourdes d’un fleuve, non plus celui de l’amour mais celui de l’oubli, voire les eaux ténébreuses d’un Styx qui ne dirait pas son nom. Même si Lionel a su accomplir une partie de ses rêves en devenant chanteur classique dans une prestigieuse chorale à Rome, même s’il a su retenir l’attention amoureuse d’un bel Italien, quelque chose résiste à son bonheur : la direction photo atténue la lumière chaude de l’Italie, qui paraît moins caressante que les aubes pâles de l’Amérique ; Lionel se laisse flotter, les bras en croix, à la surface d’une fontaine, les yeux dans le vague… À la légèreté de l’ellipse se substitue la stase du flash-back. Alors que les changements de lieux s’enchaînent, que de nouvelles figures apparaissent, puis disparaissent aussi vite qu’elles étaient apparues, l’impression e surplace s’amplifie, parce que tout conflue vers cet épisode utopique de la collecte des folk songs, quelques années plus tôt, dont de nouvelles bribes nous sont livrées. La lourdeur de cette seconde partie pourrait déplaire si elle n’était pas indissociable de cette tonalité mélancolique qui gagne le personnage de Lionel, et avec lui le film, jusqu’au dénouement dramatique programmé par David lui-même : « Everyone you know is going to die… »
On regrettera alors que cette lourdeur rythmique et thématique, parfaitement intégrée au propos du film, se transforme en une pesanteur scénaristique au moment des dernières séquences. Si une belle scène dans le Lake District offrait au réalisateur une fin parfaite, renouant avec son art de l’ellipse, Oliver Hermanus rajoute des tiroirs temporels et mélodramatiques à son histoire qui, pour être efficaces, n’en sont pas moins convenus. Et pourtant… cette fausse note en fin de parcours n’importe pas tant que cela, comme si elle était elle-même en phase (consciente ou inconsciente ?) avec la trajectoire secrète du personnage. Pour éclairer ce secret, une toile est longuement contemplée par Lionel, représentant le moment fatidique où Orphée, parangon des musiciens et des amours éplorées, se retourne vers Eurydice, la condamnant à errer à jamais parmi les morts. Concomitante à la prise de pouvoir des flash-back dans le récit, cette toile donne aussi corps au thème du retournement, du retour vers la figure amoureuse idéalisée, du retour vers le Kentucky natal, dont Lionel a eu tant de mal à se libérer. Face au passé (ou à l’amour) qui englue, face à cette boucle qui nous ramène toujours à notre point de départ, la mère de Lionel suggérait une solution possible : ne jamais partir, pour ne pas avoir le regret de revenir. Mais Lionel est parti, et David lui a fixé une autre direction : celle de la marche en avant, et surtout, surtout, ne jamais se retourner… En se retournant, Lionel déclenche l’engrenage fatidique, brise l’utopie, fait dérailler, en partie, le film et sa mise en scène. Dès lors, la véritable question, plus souterraine, plus passionnante, n’est pas celle que pose la voix off sur l’histoire de ce son qu’on aurait pu ne pas entendre. C’est plutôt : que serait-il advenu si Orphée-Lionel-Oliver ne s’était pas retourné ?
19 septembre 2025



