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Critiques

THE INVITE

Olivia Wilde

par Laurence Olivier

Le troisième long métrage que signe Olivia Wilde en tant que réalisatrice est sans aucun doute le plus abouti de ses films. Booksmart (2019), comédie intelligente, féministe et queer, était une joyeuse surprise sous forme de réponse mordante aux comédies pour adolescents ; le drame aux accents de science-fiction Don’t Worry Darling (2022) s’était montré quant à lui beaucoup moins convaincant. Revisitant des thèmes abordés par ce précédent film – les aléas de la vie de couple, ce que l’on concède du bonheur personnel pour un malheur en duo –, The Invite saisit par l’efficacité de son écriture comique et par son habileté à faire atterrir une finale touchante après une heure d’hilarité.

Le film espagnol Sentimental de Cesc Gay (2020), lui-même adapté de la pièce de théâtre du même auteur (Los vecinos de arriba, 2015), et qui a connu de nombreuses adaptations filmiques depuis (en France, en Suisse, en Italie, en Corée), offre son matériau d’origine à The Invite. Alors que Sentimental donnait dans la retenue plutôt que dans la surenchère – un étrange choix de direction, compte tenu de la nature outrageuse des pivots du récit –, ce nouveau remake fait le pari de la démesure : une distribution plutôt beige est remplacée par quatre étoiles hollywoodiennes, et à un jeu mesuré, voire plat, se substituent des performances distinctives et brûlantes.

Ce sont Angela (Olivia Wilde) et Joe (Seth Rogan) qui portent de prime abord cet excès. Ce couple marié depuis plusieurs années, qui habite un grand appartement légué par les parents de Joe, rénové avec soin et obsession par Angela, reçoit pour un verre les voisins d’en haut, Hawk (Edward Norton) et Piña (Penélope Cruz). Initialement, le prétexte semble presque être inventé par Angela : si ces voisins ont bel et bien exprimé leur curiosité quant aux résultats des rénovations (une excuse dont on comprendra plus tard qu’elle cache la vraie nature de leur intérêt), on sent qu’Angela déploie beaucoup d’efforts pour charmer ce couple qui paraît dégourdi, détendu, multilingue, cosmopolite, en d’autres mots, beaucoup plus cool qu’elle et son mari. Cette rencontre revêt pour elle une importance que ne comprend pas Joe – et qu’elle ne lui explique pas –, lui qui est exténué par son trajet de retour du travail multimodal (métro, vélo pliant non plié) et, surtout, excédé par le bruit des ébats sexuels extravagants de ces mêmes voisins, qui le gardent éveillé toutes les nuits et l’empêchent d’ignorer à quel point son propre couple bat de l’aile.

Edward Norton et Penelope Cruz jouent un couple

Si la prémisse est volontairement convenue, l’écriture comique fait mouche : le scénario, cosigné par Rashida Jones et Will McCormack, est incisif et intelligent, et les répliques sont livrées à la vitesse de l’éclair par Wilde et Rogan, partenaires hors pair dont le jeu hautement expressif (volontiers excessif) tire profit de deux interprètes au diapason l’un de l’autre, comme l’image inversée de leurs personnages qui ne parviennent plus à se parler et ne se connaissent plus. Lorsque le second couple sonne à la porte et rejoint ce huis clos sous haute tension, Pina et Hawk deviennent pour un moment les straight men du duo hystérique, alors que l’ouverture et la sincérité des invités s’opposent brutalement à la crispation et aux dissimulations de leurs hôtes. Alors que tout se lit dans le visage de Wilde/Angela – la stratification de désirs tus et d’inquiétudes qui ne trouvent pas d’exutoire, et qui rendent toute réplique encore plus complexe qu’elle ne l’est déjà dans ce terrain miné –, Rogan/Joe n’hésite pas à exploser – de rire, de colère – devant un Hawk au flegme illisible et à la franchise qui confond et désarçonne, et une Piña imperturbable et pleine d’assurance, tous deux magnétiques, forcément plus décontractés que leurs vis-à-vis. Dans le film original, le couple d’en haut faisait surtout figure de mécanisme qui ne servait qu’à faire s’enclencher les découvertes du couple d’en bas. Dans The Invite, Cruz et Norton jouissent de l’espace nécessaire pour faire se déployer leurs personnages, dont les partitions ont été précisées et acérées par les plumes des coscénaristes.

Malgré ce contexte qui laisse présager une comédie de mœurs faisant miroiter des buzzwords de la sexualité contemporaine (couple ouvert, polyamour, etc.) comme une promesse de grivoiserie, The Invite s’éloigne de ce genre notamment par son choix de ne pas porter de regard négatif sur les comportements de ses personnages. Ceux-ci sont toujours observés avec une certaine bienveillance, malgré leurs travers, leurs trahisons, leurs failles. C’est possiblement cette générosité qui permet au brusque changement de ton, dans le dernier tiers du film, de se faire sans fracas, et de frapper d’autant plus fort qu’on ne l’anticipait pas du tout, après une heure folle de tension comique. L’histoire devient véritablement touchante alors qu’elle s’affaire à décortiquer la façon dont on peut tenir les autres responsables de son propre malheur, ce malheur que l’on s’inflige soi-même et dans lequel, finalement, l’on souhaite peut-être rester, par confort, par peur, par aveuglement.

La nature jouissive de The Invite tient à sa capacité à maintenir tendue cette fébrilité hystérique faite de réparties cinglantes et de couches de dissimulation qui font que l’on se tord – tant de rire que d’inconfort – devant le fragile château de cartes de ce souper entre voisins. Son intelligence, quant à elle, se trouve dans sa capacité à aborder avec beaucoup plus de finesse et de discernement que ne le faisait Don’t Worry Darling les questions du coût des relations amoureuses. On souhaiterait à Angela et à Joe eux-mêmes d’assister à une telle comédie afin qu’ils puissent enfin relâcher toutes ces tensions qui les habitent.


29 juillet 2026