Critiques

The Lunchbox

Ritesh Batra

par Helen Faradji

Elle et lui. Que tout oppose, que tout sépare. Parce qu’il est homme, parce qu’elle est femme. Parce qu’il est veuf, parce qu’elle est mariée. Parce qu’il travaille, isolé parmi tant d’autres en comptant les jours avant la retraite, parce qu’elle est coincée dans sa cuisine, communiquant à peine avec sa tante qui habite l’appartement du dessus. Mais un jour, par une erreur de la dabbawallah, un de ces organismes de livraison assurant le relais entre les cuisines familiales et les cantines d’entreprises, leurs mondes vont s’entrechoquer. Le repas que destinait Ila à ce mari qui ne la regarde plus va atterrir devant Saajan. Et il va tout manger. Ce dont Ila va le remercier par un petit mot glissé dans la prochaine boîte à lunch. Le petit jeu épistolaire va continuer, chacune des lettres ouvrant un peu davantage l’intimité de ces deux êtres perdus qui ne se rencontreront pourtant jamais vraiment. Parce que parfois, simplement savoir que quelqu’un rêve comme nous, de l’autre côté d’une lettre, peut suffire.

Aussi simple qu’il puisse paraître, l’argument de The Lunchbox, premier long de Ritesh Batra présenté à la dernière Semaine de la Critique, n’a pourtant rien de simpliste. Car si le cinéma indien avait jusqu’ici scindé nos goûts en deux – le salé, subtil et raffiné, des films de Satyajit Ray ; le sucré régressif des mélo musicaux de Bollywood – ce joli petit film s’essaie à l’aigre-doux avec finesse et équilibre.

Le doux, d’abord, pour la délicatesse de cette romance qui n’en sera jamais réellement une, portée par deux acteurs (Irrfan Khan et Nimrat Kaur) d’un naturel inouï, réussissant l’étrange exploit de matérialiser à l’écran une chimie parfaitement conçue in abstentia. Le doux encore pour ce scénario refusant tout sentimentalisme outré pour plutôt laisser ces deux âmes se dévoiler peu à peu, par détails évocateurs et pudiques, avec tendresse et humour. Le doux enfin pour cette lumière blanche, comme voilée, uniformisant les harmonies de couleurs et nuançant les à-plats trop vifs, mais dévoilant aussi un ciel toujours dense et chargé, pour mieux montrer l’Inde d’aujourd’hui, ni fantasmée, ni mythifiée.

C’est d’ailleurs là que se niche l’aigre. Car The Lunchbox, ce n’est pas qu’elle et lui. C’est aussi Bombay, s’invitant comme troisième personnage de ce faux feel-good. Une ville encore marquée par de solides traditions sexistes (l’espace de la femme est celui de la maison, celui de l’homme, celui du travail) mais rendue encore plus inhumaine par ces « progrès » de la modernité. Une ville de plus de 12 millions d’habitants ici métaphorisée en ogresse conditionnant toutes les relations, de la plus anodine à la plus importante, montrée sans contredit par The Lunchbox, qui transforme habilement son œil-microscope naturaliste en une lunette grossissante. Une ville enfin surpeuplée, sur-active, prise par le vertige du « toujours plus », mais dans laquelle l’humain n’est plus, ne peut plus être qu’un robot. Seul, toujours plus seul. Sans possibilité de réels contacts avec l’autre, autres qu’utilitaires. Sauf peut-être par la magie, encore possible, d’un sourire échangé dans un bus bondé ou d’une lettre trouvée dans une boîte à lunch et que l’on cache comme un trésor.

Plutôt que de se diminuer ou de se faire barrage, la simplicité de ce sentimentalisme jamais frivole et la rugosité de ce constat social jamais appuyé se nourrissent alors l’un l’autre, le premier empêchant le dolorisme affecté par trop d’âpreté, le second évitant l’excès de mièvrerie. Et au milieu, entre les espoirs et les regrets, entre la mélancolie et l’énergie, tandis que la cuisine reprend ses plus belles couleurs – celles d’un espace d’échange et de création de liens -, se façonne alors la revendication principale et sincère d’un film un rien plus profond qu’il n’y paraît : celle d’un droit au bonheur pour tous. Un droit inextinguible, impérissable, absolu. Là est le vrai feel good de The Lunchbox.

La bande-annonce de The Lunchbox


20 mars 2014