Critiques

THE MATRIX RESURRECTIONS

Lana Wachowski

par Ariel Esteban Cayer

« Why use old code to make something new? ». The Matrix Resurrections pose la question très tôt et celle-ci sous-tend ce nouveau prolongement de la franchise des sœurs Wachowski. D’emblée, on nous indique qu’il s’agira moins d’une suite en bonne et due forme que d’une révision, un addendum ajouté au texte que l’on connaît bien. Autrement dit – et à l’image de plusieurs superproductions contemporaines, dont Star Wars: The Force Awakens (calqué sur A New Hope jusqu’à frôler le remake), No Time to Die (qui évoque On Her Majesty’s Secret Service), Ghostbusters (qui réinstaure, de manière réactionnaire, son équipe masculine) ou encore Spider-Man: No Way Home (qui attrape dans sa toile les films de Sam Rami et Marc Webb) – Resurrections fonctionne selon un modèle nostalgique éprouvé.

Ceci dit, s’il y a une franchise qui mérite sa logique itérative, c’est bien celle-ci. Rappelons-le : la Matrice est elle-même un schéma (qui, dans la franchise originale, en est déjà à sa 7e version). La légende de Neo se rejoue ainsi de système en système, de mise à jour en mise à jour. Et ici, soixante ans après les péripéties de la première trilogie, la simulation est réactualisée. Neo (Keanu Reeves) se trouve à nouveau prisonnier d’un « tapis roulant » – une prison virtuelle – qui implique désormais le sort de Trinity (Carrie-Anne Moss). Dans le désert du réel, les hommes et les machines coexistent désormais, et il en revient à un nouveau groupe de personnages – dont Bugs (charismatique Jessica Henwick) et un Morpheus 2.0 (excellent Yahya Abdul-Mateen II) – de rejouer les grandes lignes de The Matrix… le film, comme la légende.

Dès ses premières scènes, il est clair que Resurrections prend ce motif de la redite comme thème principal. Lana Wachowski, flanquée de David Mitchell et Aleksandar Hemon au scénario, développe ici un discours pour le moins ironique face à la vacuité et la complexité d’une telle entreprise. La réalisatrice saute également sur l’occasion pour remettre les pendules à l’heure et aborder l’héritage toxique du film original (le fétiche balistique qui s’ensuivit, les tueries dans les écoles qu’il inspira par la bande ou encore la cyberdépendance qu’il en vint à exemplifier). Par l’entremise d’un Neo dépressif, en proie à des problèmes de dissociation, la réalisatrice déplace les enjeux de la fiction et enrichit la signification de la Matrice. Plus qu’un symbole évident de la prison capitaliste du tournant du millénaire, celle-ci relève ici d’une prison psychique et d’un rejet clair de la réalité au profit d’univers fictifs. Les bureaux anonymes du Mr Anderson de The Matrix (1999) sont désormais remplacés par l’attrayante configuration open space des « industries créatives » du capitalisme tardif. De plus, les personnages démontrent un malaise face aux divers excès du film original (sa violence, comme sa posture), et le motif binaire du « One » s’en retrouve également joliment déboulonné. Thématiquement, il est plutôt question de l’amour comme véritable batterie (pour emprunter à l’iconographie du film) pour alimenter le réel : la seule force qui a le potentiel d’encourager un positionnement sain et viable face à celui-ci.

Néanmoins, il semble que nous allons devoir encore attendre une suite pour voir ces idées explorées de façon réellement novatrice. En effet, bien que Wachowski déploie au fil de cette œuvre « méta » des efforts considérables pour commenter l’écosystème corporatif du « reboot », le film reste en surface et la fraîcheur de la posture réflexive tombe rapidement à plat. Au-delà d’un premier acte surprenant The Matrix Resurrections accumule très vite les scènes référentielles au détriment de sa propre logique narrative. Un simulacre demeure un simulacre et Resurrections en reste là, prisonnier de son propre programme, dans une relation de subordination à l’œuvre originale. Cette impression de déjà vu, bien qu’elle semble pertinente, déçoit comme elle déçoit ailleurs dans les superproductions contemporaines. L’approche réflexive, cynique et méta-textuelle ne suffit plus pour masquer ce qui relève de la pure formule.

On pointe ici la répétition du doigt, on s’en moque et on nous l’indique à grand renfort de clins d’œil et de conversations philosophiques au demeurant fascinantes. Toutefois, préoccupé par le futur mais tourné vers le passé, Resurrections fonctionne paradoxalement comme tous les autres films de son genre. En 1999, The Matrix traçait la voie de la superproduction millénaire en amalgamant plusieurs influences majeures de la cyberculture de la fin des années 1980-90 (Philip K. Dick, William Gibson, Akira, Ghost in the Shell, etc.). Speed Racer déployait pour sa part un langage épatant pour traduire la forme de l’influent anime en question au grand écran. De même, Cloud Atlas et Jupiter Ascending s’avéraient des films de science-fiction loufoques et pour le moins uniques. Au fil des années, le nom des Wachowski est devenu indissociable d’une forme d’originalité imprévisible qui ne laissait présager que du bon pour cette suite. Or, cette dernière itération de La Matrice comme du blockbuster pointe vers un problème accablant que le film n’arrive pas à résoudre : nous espérons encore voir une nouvelle ligne de code.


14 janvier 2022