THE NAKED GUN
Akiva Schaffer
par Alexandre Fontaine Rousseau
La critique cinématographique est généralement mal outillée pour parler de comédie. C’est un fait avéré, une réalité à laquelle se butent systématiquement nos plumes lorsque vient le temps d’en parler. Ce qui tombe bien, au fond, parce que plus personne à Hollywood ne semblait de toute façon vouloir faire de comédies : le genre a pratiquement disparu des écrans au cours des dix dernières années. Tous les blockbusters sont devenus, dans une certaine mesure, drôles – comme si le rire faisait forcément partie de la recette du succès, sans jamais pour autant constituer la raison d’être spécifique d’un film donné. Le problème semblait donc s’être réglé par lui-même : la comédie n’existant plus, la critique n’avait plus besoin de se fendre en quatre pour expliquer le pourquoi du comment du haha. Jusqu’à aujourd’hui. Parce que, voyez-vous, The Naked Gun est selon plusieurs observateurs le film le plus important de l’été 2025 pour l’industrie : le héraut, chargé d’annoncer le retour de l’hilarité dans le cinéma populaire américain. L’occasion est donc venue de retrousser nos manches collectives afin de tenter de comprendre ce qui fait que l’on s’esclaffe devant un long métrage – ou, dans le cas présent, ce qui fait que l’on ne rit pas autant qu’on le voudrait.
Car, voyez-vous, The Naked Gun est décevant. Vous avez sans doute lu, ici et là, des commentaires extatiques laissant entendre qu’on ne s’était pas bidonné comme ça devant une vue depuis l’âge d’or de la comédie parodique quelque part au tournant des années 1980 et 1990. Qu’une blague n’y attend pas l’autre et que le ratio de blagues à la minute (RBM) est en fait si élevé que le thermomètre de la rigolade éclate à un certain point durant la projection car nos synapses saturées de sève comique cessent tout simplement de fonctionner convenablement. Malheureusement, ceci est faux. Il suffit d’avoir revu récemment le Naked Gun de 1988 pour comprendre que le RBM de cette nouvelle mouture est déficient. Dès la première scène, on se doute bien que ça ne le fera pas. Un cambriolage est en cours. L’équipe de voleurs est parfaitement coordonnée. Les gestes de chacun sont précis, l’opération est parfaitement exécutée. Personne ne glisse sur une pelure de banane. Personne ne s’enfarge dans une niaiserie qui traîne. Personne n’utilise un outil ridicule. C’est la première d’une série d’occasions manquées qui caractérise l’écriture lacunaire d’un film comptant désespérément sur le fait que nous avons oublié à quel point le rythme comique des productions ZAZ (Zucker/Abrahams/Zucker) était effréné.
Finalement, un coffre saute pour révéler le tout premier gag du film : un bidule technologique dont les méchants sont venus s’emparer qui se nomme le P.L.O.T. Device. C’est assez pour générer un hehe, mais certainement pas un haha. Ce serait un gag correct s’il se dissimulait dans l’arrière-plan, si on ne s’en rendait compte qu’au deuxième visionnement. Pour lancer le bal, ce n’est pas suffisant. Peut-être ferait-il mouche si nous en étions à la troisième farce d’affilée, si le principe de chatouillement humoristique progressif (PCHP) était appliqué. C’est-à-dire que le terrain de l’hilarité se prépare. Les stades supérieurs de dilatation de la rate ne sont atteints qu’au gré d’un honnête travail d’accumulation que se refuse à faire ce film. Presque toutes les blagues, ici, pensent se suffire en elles-mêmes. Elles surgissent, touchent parfois la cible, puis disparaissent. L’indice de rétention des blagues (IRB) est quasi inexistant. Il y a, par exemple, un plan dans lequel le lieutenant Frank Drebin Jr. (Liam Neeson) lance un café ; dans le plan suivant, aucune tache de ce café ne subsiste à l’écran. Aucun passant n’a été aspergé. Le film semble avoir oublié son propre gag, quelques secondes après l’avoir fait. Certes, le fait qu’un mur ait été maculé de café n’aurait pas été hilarant en soi, mais ce genre de blagues de seconde zone s’avère cependant essentiel à l’établissement d’un quelconque momentum humoristique.
C’est exactement ce genre de logique interne qui manque cruellement au nouveau Naked Gun. Tout est toujours tourné en plan moyen, comme si l’important était nécessairement de voir les personnages, sans que l’environnement soit pris en considération dans la mise en scène comique. On voudrait voir le ping-pong de la drôlerie prendre vie, mais rien ne rebondit jamais sur rien. Pensons à cette scène, dans le premier Naked Gun, où Frank Drebin (Leslie Nielsen) retire un document important de sous un château de cartes. Il ne fait pas tomber celui-ci, mais détruit par la suite la totalité des objets qui se trouvent dans l’espace qu’il vient d’ailleurs d’incendier par accident. Dans le dernier plan de cette scène, on remarque dans le chaos ambiant que le château de cartes tient toujours debout par quelque miracle. Le nouveau Naked Gun, dans une telle situation, ne se souviendrait jamais qu’il y avait un château de cartes au début de la scène. Il y aurait, en plus de cela, quatre ou cinq (voire six) pitreries en moins. Systématiquement, il manque des dominos pour que l’effet fonctionne vraiment ; sauf lors d’une scène d’anthologie, durant laquelle Drebin mange des chili-dogs dans son auto-patrouille au point d’avoir une cataclysmique envie de chier. Il s’agit là de l’un des rares moments où le film prend le temps de déplier correctement une blague – c’est-à-dire jusqu’au point où nous avons nous aussi de la difficulté à nous retenir.
Il y a bien quelques scènes du film d’Akiva Schaffer durant lesquelles l’impulsion conjointe du RBM et de l’IRB provoque l’hilarité. Une, en particulier, implique une escapade romantique et un bonhomme de neige. C’est la seule dont, dans six mois, je me souviendrai. Mais, trop souvent, le montage trouve le moyen le dilapider le potentiel humoristique de ses meilleurs moments. Pensons à ce numéro musical, durant lequel Beth (Pamela Anderson) nous montre l’étendue de son talent en matière de chant jazz. C’est un gag qui rappelle celui de l’hymne national, lors du match de baseball sur lequel se termine le film de 1988. Le matériau de base est franchement excellent : Anderson produit des skibi-doo-ba-boo erratiques tandis que le méchant claque des doigts en se disant que ça se passe sur scène. Mais il s’agit étrangement de l’une des rares instances où Schaffer trouve que ça manque de blagues. Il coupe donc à une bataille clownesque, qui n’est pas mauvaise en soi, mais dont l’intrusion contribue surtout à ce que se dégonfle la balloune comique dans laquelle le film soufflait. Toute la séquence du club de jazz constitue d’ailleurs un cas d’école de ce qui ne fonctionne pas dans le film. Au préalable, le méchant nous avait promis que c’était un endroit où les hommes pouvaient se laisser aller à une époque où on ne peut plus rien dire. On s’attend, forcément, à ce que Schaffer se serve du potentiel comique qu’il fait miroiter pour écrire quelques blagues. Mais non. Quand on y met finalement les pieds, il s’agit d’un club jazz parfaitement normal.
Le film entier est comme cela. Le climax fait écho aux finales des Naked Gun précédents en ce sens qu’il se déroule lors d’un événement, dans le cas présent un gala de lutte, où l’on espère que l’unité de temps et de lieu aura finalement raison de l’incapacité du film à se poser pour construire un véritable enchaînement de coups comiques. Ed (Paul Walter Hauser), le collègue de Frank, s’installe derrière un bar afin de superviser l’opération policière. Un spectateur lui demande une bière. Il lui verse, puis lui donne et lui dit que c’est gratuit. On se frotte les mains. On ricane déjà, en imaginant la suite des choses. Il y aura un autre client, puis une autre. C’est ici, la bière gratuite ? Tout ça pendant que Drebin fait des pitreries. Le numéro de jonglerie s’anime dans notre esprit. Désolé de vous l’apprendre : il n’y aura qu’un seul rappel de cette blague. Comme si le strict minimum suffisait. Ed, à travers ses jumelles, regarde Frank ouvrir une porte. Celle-ci frappe quelqu’un, qui tombe en bas d’un échafaudage. Les ZAZ nous l’auraient montré atterrissant quelque part, ce que Schaffer ne fait pas. Il manque littéralement la chute du gag et on ne pourrait imaginer une meilleure métaphore pour l’ensemble du film. Car, trop souvent, l’agent ne fait pas la farce ; et ça, c’est l’insulte finale.
8 août 2025



