Critiques

THE NORTHMAN

Robert Eggers

par Alexandre Fontaine Rousseau

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le troisième long métrage de Robert Eggers déjoue les attentes. Après deux huis clos empruntant leurs codes à l’horreur, voilà que le cinéaste américain nous sert une fresque nordique aux accents shakespeariens qui puise ses inspirations du côté de John Milius et de John Boorman. Il y a en effet beaucoup de Conan the Barbarian et un peu de Excalibur dans ce Northman qui exacerbe la veine absurde déjà présente dans The Lighthouse (2019) à un point tel qu’il devient parfois difficile d’en saisir les intentions. Le résultat final est un film impossible à cerner complètement, au sein duquel cohabitent un second degré amusé et un premier degré parfaitement délirant. Tant et si bien qu’on ne sait trop que faire de son kitsch païen sur les stéroïdes, avec ses rites de fertilité nocturnes et ses chevauchées célestes vers le Valhalla, appuyé par sa connaissance – presque ironique dans un tel contexte – des conventions du cinéma d’auteur contemporain.

Voici en effet un film porté par ses visions fiévreuses, à la ferveur quasi nietzschéenne, d’une mythologie viking gonflée à bloc par l’ampleur épique d’un certain cinéma populaire ainsi que par l’intensité viscérale du black metal. Les images que nous donne à voir The Northman oscillent constamment entre le sublime et le stupide, tout comme sa mise en scène alterne entre le maniérisme animal et la théâtralité assumée. Le film se termine littéralement sur un affrontement brutal entre deux hommes nus, campé au nom du bon goût à l’intérieur d’un volcan en éruption ; et ce n’est peut-être pas la scène la plus extravagante qu’il se permet d’illustrer, entre ses corbeaux libérant un héros ligoté et couvert de sang ou encore ce rite de passage durant lequel un fils et son père lapent dans des gamelles comme des chiens affamés. On parle tout de même d’un film où c’est la tête tranchée et calcinée de Willem Dafoe qui canalise une prophétie, entre deux salves de flatulences impromptues.

En fait, le plus grand génie de Robert Eggers est d’avoir fait croire à tout le monde qu’il était un auteur « respectable » afin de se rendre jusqu’ici. Il y a bien, dans la maîtrise affichée tout au long de The Northman, quelque chose de cette élégance picturale classique qui avait permis à certains critiques peu inspirés de ranger son cinéma dans la filière irrémédiablement rance du elevated horror. Mais Eggers paraît bien déterminé à se départir de cette misérable étiquette une bonne fois pour toutes. Le voici donc armé d’un budget de 90 millions de dollars, sans doute fauché aux poches d’un producteur naïf auquel on a fait miroiter la possibilité d’un Thor revu et corrigé par le réalisateur de The Witch (2015), qui a manifestement été dépensé jusqu’au moindre sou afin de tourner cet improbable croisement entre Hamlet et Zardoz affichant une retenue digne de Ken Russell.

À plusieurs égards, la folie ambiante s’avère parfaitement raisonnable. À force de vouloir ramener l’univers à son essence primaire, à la fois minérale et cosmique, Eggers accouche d’un film qui ne peut plus s’exprimer qu’en grognements instinctifs ou en longues tirades lyriques. The Northman affiche une sorte d’authenticité factice, à travers ce soin ostentatoire qu’il porte aux textures d’époque qu’il reproduit. Mais, au-delà des conventions familières de la reconstitution historique, ce qui intéresse vraiment Eggers, c’est de se laisser contaminer par l’esprit d’un temps. Il filme « à hauteur d’époque » ; c’est-à-dire qu’il en embrasse la cosmogonie, jusqu’à ce que ces mythes fondateurs affectent sa manière de penser et de parler. Sa raison se consume ainsi, à travers l’intime conviction qu’il faut mourir au combat pour aller aux cieux. Tout comme son Amleth, enfant emprisonné dans le corps de Conan mais surtout prisonnier d’un désir de vengeance qui le dévore entièrement, Eggers délaisse toute autre logique narrative, allant jusqu’à laisser constamment divers signes d’une prophétie immuable dicter le déroulement de son histoire.

 Il y a bien, dans l’espèce de distance qu’il se permet par rapport à son récit, quelque chose qui relève d’une sensibilité contemporaine. Tout comme The Lighthouse, The Northman offre une perspective critique sur cette masculinité sauvage et territoriale qu’il s’amuse à singer. C’est un film irrémédiablement excessif, qui est cependant parfaitement conscient des dérives le guettant. Mais son intention n’est pas d’en tirer un discours cohérent, qui parasiterait son élan. Plus de morale. Seulement la violence. Plus d’histoire. Seulement des mythes. Pour un cinéaste ayant soi-disant « élevé » l’horreur, Eggers est préoccupé par l’aspect primitif et crasseux de son sujet ; il s’y complaît avec un enthousiasme juvénile, sans trop que l’on sache précisément s’il désire provoquer l’éblouissement ou l’hilarité. Assumant cette ambiguïté, il propose plutôt un film déchaîné, quelque part entre le fantasme adolescent et l’ambition démesurée, dont l’outrance forcément grotesque laisse totalement pantois.


21 avril 2022