Critiques

The Old Man and the Gun

David Lowery

par Elijah Baron

Au cœur de The Old Man and the Gun, au-delà d’un récit pittoresque, il y a l’improbable, et pourtant si logique, croisement de deux destins d’exception. Le premier appartient au véritable Forrest Tucker, le braqueur de banques en série, l’évadé de toutes les prisons, qui débute sa carrière criminelle durant la Grande Dépression, à l’ère de Dillinger, de Bonnie et de Clyde ; leurs exploits, tant réels que romancés (la distinction est vague), dépeints dans une infinité de romans et de films, imprègnent son imaginaire d’adolescent et lui font comprendre qu’il n’a à craindre ni les chaînes, ni la mort, mais seulement l’oubli. Le second appartient à Robert Redford, le légendaire acteur du Sundance Kid, entre autres, qui prête ici ses traits à Tucker dans un rôle venant conclure sa carrière, et la synthétiser.

Le lien de filiation avec Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969) est établi dès les premières secondes : « This story, also, is mostly true », nous annonce le plan d’ouverture. David Lowery s’adresse donc spécifiquement à un public familiarisé avec la filmographie de sa vedette. Cette familiarité est un enjeu important du film ; l’iconographie du cinéma de Redford sera citée et complétée tout au long. Il est émouvant, par exemple, de le voir à cheval, après une longue fuite en voiture, observant avec résignation ses innombrables poursuivants. C’est une scène purement symbolique, dans un film qui traite plutôt de mythes que de faits, même lorsque ces derniers sont rapportés avec fidélité. Il s’agit à la fois des mythes qu’a cultivés Tucker au cours de sa vie avec la verve d’un Munchausen et de ceux qu’a créés Redford pour le grand écran.

Il est impressionnant de constater que Lowery est parvenu à honorer le parcours des deux hommes à la fois, surtout dans une dernière séquence qui retrace toutes les évasions de Tucker à la manière d’une rétrospective cinématographique. Rien d’étonnant, d’ailleurs, que s’y soit glissé un plan de The Chase (1966), montrant Redford dans sa jeunesse. The Old Man and the Gun est donc exactement le type de film épitaphique dont rêvaient ces deux hommes, chose que le cinéaste a su saisir et exploiter dans son scénario vif et ingénieux qui évite de tomber dans une mélancolie inerte. Il y a au contraire ici une joie de vivre exubérante qui se dessine dans le portrait de ce braqueur aux manières irréprochables dont les pacifiques méfaits ne sont interrompus que par des conversations évocatrices avec de vieux complices (Tom Waits, Danny Glover) et une liaison amoureuse qui menace de mettre fin à sa vie criminelle.

Le film comporte peu des ingrédients auxquels les drames criminels nous ont habitués. Les braquages se font sans aucune violence et sans grande tension, puisque Tucker ne craint pas la police ; l’argent ne l’intéresse pas non plus. Le plus gros braquage n’apparaît d’ailleurs même pas à l’écran, bien qu’on ait suivi ses préparatifs. Lowery opte pour une approche différente : malgré tout l’égocentrisme du personnage principal, ou peut-être justement en guise de contrepoint, le cinéaste focalise plutôt son attention sur une multitude de détails et d’environnements périphériques, ce qui rajoute au récit une densité inattendue. Bon nombre d’éléments communiquent l’amour qu’éprouve Tucker pour son art : l’application assidue de la fausse moustache, le tic-tac de la montre de poche, les fréquences radio de la police qu’il écoute à l’aide d’un prétendu appareil auditif, l’écho de la sonnette qui annonce déjà la victoire. Il y a aussi tous ces environnements qui grouillent de vie indépendamment de la trame narrative, que ce soit la banque, lieu de chasse et de plaisirs, ou le petit diner, où l’on redevient adolescent le temps d’un rendez-vous, sans parler de l’univers intime de la voiture d’époque.

Quel contraste avec l’existence léthargique que mène John Hunt (Casey Affleck), le détective chargé de l’enquête. Le jeu traditionnel du chat et de la souris entre le policier morose et le criminel audacieux prend peu à peu une autre dimension, lorsqu’il devient évident que cette chasse à l’homme produit sur Hunt un effet épanouissant. Il est agréable de le voir sourire, pour la première fois, suite à un message d’encouragement de Tucker ; leur premier face-à-face le laissera ébloui. Hunt voit en Tucker un homme plus jeune, plus libre et plus vivant que lui : un professionnel qui prend véritablement plaisir à ce qu’il fait, et qui y excelle. Redford, dans ce rôle formidablement noble, partage et inspire, comme dans un dernier geste de générosité, une passion et une vitalité irrépréssibles ; telle est l’impression que laisse le film de Lowery. On a envie de le résumer en citant les mots d’un autre célèbre évadé : « Get busy living or get busy dying. »

 


27 juin 2019
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