Critiques

The Power of the Dog

Jane Campion

par Apolline Caron-Ottavi

Le nouveau film de Jane Campion est difficile à aborder tant il se joue tout en finesse et tant il faut faire personnellement l’expérience de ses subtiles ambiguïtés – de fait, en parler constitue déjà un risque de le déflorer… La cinéaste néo-zélandaise se frotte ici au western en adaptant la nouvelle éponyme, parue en 1967, de l’écrivain américain Thomas Savage. Le film s’ouvre donc sur les plaines de l’Ouest, dans le sillage d’un troupeau de bétail et de ses cowboys. En quelques plans, Campion s’empare d’un univers des plus cinématographiques et de la masculinité qui en est indissociable. Dans la digne tradition du genre, un regard, un geste, un mot lui suffisent pour mettre en place la tension latente qui réside entre Phil et George, deux frères chevauchant côte à côte.

Elle saisit donc ses personnages à un moment charnière de leur existence, alors que cette crispation s’apprête à devenir un véritable divorce, le jour où ils passent la porte d’une auberge tenue par une jeune veuve, Rose. La scission entre leurs modes de vie s’amorce dès le moment où le discret et élégant George se dissocie du comportement rustre et irrespectueux de son frère envers Rose – et plus encore de sa brutalité envers Peter, le fils délicat et maniéré de celle-ci. De là, il n’y a qu’un pas avant que George épouse Rose et prenne Peter sous son aile, abandonnant son frère à sa solitude ensauvagée et à une jalousie grandissante.

Dans une mise en scène à la fois sobre et extrêmement soignée, la cinéaste situe son intrigue à la frontière des grands espaces habités par Phil et de l’intimité familiale désirée par George, deux mondes entre lesquels un mur de verre s’érige à mesure que Phil entre en guerre. Avec une attention aux détails remarquable, Campion souligne dès les premières séquences le climat d’intimidation et de tremblements que celui-ci instaure partout où il passe. Impossible à ce titre de ne pas souligner l’incroyable performance de Benedict Cumberbatch : qu’il tire une chaise ou allume une cigarette, l’acteur confère à chaque geste une tension extrême qui semble surplombée par le spectre d’intentions terrifiantes.

Dans sa première partie, The Power of the Dog détourne ainsi le héros type de l’univers du western pour dresser un portrait bien senti de ce que l’on qualifie de nos jours de masculinité toxique. Mais cette représentation d’un machisme ultra-viril ne constitue qu’un postulat de départ, que Jane Campion va complexifier, séquence après séquence, semant le doute quant à l’évidence, instillant du trouble dans nos certitudes, décortiquant nos propres préjugés de spectateur. Campion teste ainsi notre penchant pour les stéréotypes : imagine-t-on d’emblée que le pire s’en vient lorsque Rose se déshabille dans la salle de bains mitoyenne à la chambre de Phil ? Prend-t-on pour acquise l’homosexualité de Peter parce qu’il fabrique des fleurs en papier et subit des insultes homophobes, alors qu’en réalité les seules références explicites à l’homosexualité présentes dans le film concernent celle, refoulée, de Phil ?

Peu à peu, la cinéaste perturbe notre regard sur cette histoire, et c’est ce qui fait de The Power of the Dog un film passionnant. Alors qu’au départ, notre positionnement est évident (l’empathie pour Peter, le dégoût pour Phil), les cartes se brouillent au fur et à mesure que la courbe narrative s’inverse et que la violence change de place. Campion offre à Phil le rôle d’un homme qui évolue et s’ouvre, même si cela se fait à petits pas et en cohérence avec ce qu’il est ; ce parcours ascendant révèle par contraste l’étroitesse d’esprit de ceux qui sont incapables – ou refusent – de modifier leur regard sur cet homme qui essaie, de façon certes rustique mais sensible, de prendre le train en marche.

Le genre du western est en cela parfaitement emblématique puisque tout y est affaire de mythologie du passé dans un monde en transformation et de basculement (réel ou fantasmé) entre le far west et la civilisation, avec tout ce que cela implique de gains comme de pertes. À partir de là, Jane Campion réfléchit bien sûr à notre époque, mettant en garde contre certaines dérives au nom du changement, de la tentation de la table rase au refus de voir la complexité de l’autre.

The Power of the Dog est donc surprenant dans sa façon de discrètement réhabiliter – totalement à contre-courant – la figure de mâle qu’incarne Phil. Cela ne veut pas dire que Jane Campion perd de vue son sujet d’une masculinité étouffante : elle le déplace juste, dénonçant plus largement un pouvoir qui ne s’exerce pas toujours en adéquation avec les apparences. Si Phil est le centre solaire du film, Rose est son pendant de l’ombre, le centre occulté de l’histoire, subissant jusqu’au dernier plan la pression exercée sur elle par des hommes qui ne pensent qu’à lui assigner le rôle (de mère dévouée, d’épouse modèle) qui leur convient. Et si Rose haït tant Phil, ce n’est ainsi pas tant pour son attitude que pour la liberté absolue qu’il incarne, et qu’elle sait avoir irrémédiablement perdue.


17 novembre 2021