THE SMASHING MACHINE
Benny Safdie
par Sylvain Lavallée
La scène pourrait être familière, des plus clichée : pendant que Mark Kerr (Dwayne Johnson) s’entraîne pour se préparer à un combat d’arts martiaux mixtes, sur la bande-son Elvis Presley chante « My Way ». Nous pourrions y voir l’idée que notre protagoniste fait son propre chemin pour atteindre la gloire qu’il souhaite, une illustration du rêve américain par la juxtaposition de deux éléments qui y sont étroitement associés, une classique scène de montage présentant de façon quasi littérale l’idée du self-made man (les efforts physiques pour se construire un corps qui sera mis en spectacle pour atteindre le succès) et une chanson tout aussi emblématique de cette philosophie. Mais cette interprétation ne colle pas, puisque Kerr, tel qu’il nous est présenté, ne mène pas une vie particulièrement singulière, qui mériterait un tel hymne. Et à l’inverse, la mise en scène épouse de si près la perspective de son personnage qu’on ne saurait y déceler de l’ironie, un commentaire sur l’inaccessibilité de ce rêve. Alors le moment apparaît étrange, comme s’il était dénué des enjeux qu’il invite pourtant à méditer, ou comme si cette chanson se trouvait là pour des raisons plus pragmatiques (peut-être que Kerr aime s’entraîner au son de « My Way » ?), qui ne sont pas explicitées dans la fiction.
Cette scène résume bien The Smashing Machine, le premier effort solo de Benny Safdie sans son frère Josh (et après sa collaboration avec Nathan Fielder sur The Curse), qui se présente comme une tentative d’honorer et de s’approprier les conventions du film de sport. La structure est assez audacieuse en ce qu’elle s’articule autour de deux défaites, une première qui précipite Kerr en dépression, et une deuxième, en conclusion, qu’il accueille plus paisiblement, le scénario cherchant ainsi à suivre un changement de perspective, un apprentissage de l’échec de la part d’un combattant qui, au départ, ne sait pas s’imaginer la perte. C’est là du moins l’intention, parfois soulignée à gros traits, comme quand Dawn (Emily Blunt), la conjointe de Kerr, lui remet un bol dont elle a recollé les morceaux (après l’avoir brisé dans une dispute). Elle lui explique alors qu’au Japon les objets réparés ont une valeur ajoutée, une beauté supplémentaire, accordée par ces blessures encore visibles témoignant d’une histoire difficile, mais aussi d’une endurance, d’une persévérance. L’idée évoque Rocky, où l’important n’est pas de gagner mais de savoir se relever, de pouvoir encaisser les sales coups de la vie et « to go the distance », de se pousser au bout de soi-même. Pour Kerr, il s’agit de se sortir d’une dépendance aux antidouleurs, d’aller en cure de désintoxication et de tenter de reconstruire sa vie, d’y retrouver un sens, mais aussi évident soit ce propos, le film arrive mal à le dramatiser : il est dit, expliqué, allégorisé, mais très peu développé, incarné.

Peut-être alors qu’il faut savoir que Safdie utilise comme matière première un documentaire de 2002 de John Hyams, The Smashing Machine : The Life and Times of Extreme Fighter Mark Kerr. En fait, il s’agit carrément d’un remake, la fiction reprenant l’arc narratif de l’original (les deux films commencent et se terminent sur les mêmes combats), les monologues du personnage sur la victoire, la compétition, la performance, et parfois recréant certaines scènes (notamment quand Kerr, dans une salle d’attente dans une clinique, s’adresse à une autre patiente pour lui expliquer les arts martiaux mixtes). C’est cette transposition qui semble étrangement peu réfléchie, comme quand Safdie fait le choix de conserver certaines ellipses qui sont naturelles, voire obligatoires, dans une forme documentaire, mais qui nuisent à la fiction : par exemple, nous ne voyons jamais le passage de Kerr dans un centre de réhabilitation, il est dépendant dans une scène et dans la suivante il ne l’est plus. Il n’est même plus tenté par la drogue, le problème semble déjà définitivement réglé, par une coupe de montage qui éclipse une partie de ce qui devrait être le centre du film, ces efforts pour reconstruire une vie.
Plutôt qu’accorder plus de temps à ce combat de Kerr contre lui-même, le film s’attarde à sa relation avec Dawn, des moments plus intimes auxquels la caméra de Hyams n’avait pas accès. C’est là où les problèmes d’écriture sont le plus évidents, en partie parce que ces scènes sont mal intégrées au drame central, et en partie parce que Kerr et Dawn se disputent régulièrement en dépliant leurs sentiments et leurs émotions de manière très articulée, comme s’iels avaient passé des années en thérapie de couple à apprendre qu’il faut commencer leurs phrases par des « je sais que tu ressens ceci, mais moi je ressens cela ». Au-delà de la nature pour le moins improbable de tels échanges, cela laisse une curieuse impression, car, même avec un tel degré de clarté et d’exposition, Dawn demeure insaisissable : elle n’existe à peu près pas en dehors de ces moments de tension conjugale, qui finissent par nous expliquer des comportements que nous n’avons jamais réellement vus (entre autres son alcoolisme). Il n’est pas étonnant de constater alors que, dans le documentaire, cette relation existe à partir de ce qu’en rapporte Kerr, le film de Safdie essayant finalement assez peu de remplir les trous laissés par ce témoignage fragmentaire.
Cette démarche assez unique, qui vise moins à raconter « la vie de Mark Kerr » mais plus à reproduire un documentaire sur celle-ci, invite pourtant à de nombreuses réflexions, ne serait-ce que sur la médiatisation et la performance. On aurait cru que le cinéaste y serait sensible (l’œuvre des Safdie joue avec la notion de réalisme, et ces questions sont centrales dans The Curse), mais il les laisse de côté. Cela est d’autant plus dommage que Dwayne Johnson aussi apparaît comme un choix parfait, lui dont les interprétations s’amusent de manière complice avec le regard des spectateurices, ce qui implique une conscience du jeu, de sa propre image, qui résonne avec ces idées. Mais cette dimension est absente ici, ce qui est peut-être plus attendu dans la mesure où nous savons bien qu’il s’agit d’un acteur apprécié pour son charisme mais associé avant tout au cinéma d’action et à la comédie, et que de jouer un tel personnage est surtout une manière de courtiser les Oscars. Comme bien d’autres avant lui, Johnson se cache derrière des prothèses servant à souligner sa transformation, et il renverse sa personnalité (la lourdeur plutôt que la légèreté, la sévérité plutôt que l’enjouement) en ne conservant que certains traits (une douceur en contraste avec son physique, une bienveillance), appropriés au personnage. C’est finalement ce qui est le plus décevant, non parce que The Rock n’est pas convaincant ou apte à défendre un rôle dramatique (il est aussi excellent qu’on pouvait le prévoir), mais parce que la mise en scène ne tire rien de sa présence, ni même de son passé de lutteur. Sa performance est à l’image de l’œuvre : une imitation accomplie, mais dénuée de personnalité et de perspective.
6 octobre 2025



