Critiques

The Social Network

David Fincher

par Bruno Dequen

Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, est le plus jeune milliardaire de la planète. Fondé en 2004 alors que Zuckerberg était encore étudiant à Harvard, le site compte désormais plus de 500 millions de membres et est devenu le principal site de réseautage social au monde. La popularité extrême du phénomène et l’ascension spectaculaire du jeune entrepreneur ont bien entendu suscité un intérêt certain au sein de la mecque hollywoodienne, d’autant plus que Zuckerberg a depuis été poursuivi en justice par plusieurs anciens collègues d’Harvard concernant la paternité du site. Six ans après le début de l’aventure, voici donc ‘Facebook, le film’.

À l’image de son protagoniste, le film démarre à toute allure et file à la vitesse de l’éclair sans jamais regarder en arrière. Harvard, novembre 2003. Le jeune Zuckerberg discute avec sa copine dans un bar. Elle tente de parler. Il ne l’écoute pas. En fait, il ne la regarde même pas. Il parle avec empressement et saute d’un sujet à l’autre. Son obsession? Entrer dans l’un des clubs huppés de l’université et se distinguer des autres. Insultée par son manque d’attention et ses propos blessants, la jeune fille rompt avec lui. Insulté par ce rejet, Zuckerberg crée en une nuit un site si populaire qu’il fait sauter le réseau de l’université. Une semaine plus tard, il commence à travailler sur ce qui deviendra Facebook.

La figure de l’entrepreneur a toujours été au cœur du mythe déployé par le cinéma hollywoodien. Pays de constructeurs, la nation américaine est en effet fondée sur un paradoxe fondamental que son cinéma n’a eu de cesse de mettre en valeur : comment promouvoir l’enrichissement et le développement personnel tout en insistant sur la participation de chaque individu à la société? Comment célébrer individualisme et solidarité? Ainsi est née la structure narrative hollywoodienne classique, dans laquelle le personnage est confronté à un double défi : réussir à la fois dans la vie professionnelle et la vie privée, la seconde étant toujours la plus importante. À partir de ce modèle se sont bien évidemment développés deux types de récits : les récits exemplaires (Capra) et les drames psychologiques (Welles). Mr. Doe contre Mr. Kane. The Social Network s’inscrit d’emblée dans le second camp. En effet, non seulement Zuckerberg est-il présenté dans le film (adapté d’un roman par ailleurs très contesté) comme un génie égoïste et socialement mésadapté dont la richesse ne compense pas l’ultime solitude, mais le personnage est le symbole de l’explosion d’un nouveau médium. Kane avait le journal. Zuckerberg est le maître du web. Et leurs parcours sont vus à travers le témoignage à postériori de leurs anciens amis et collègues.

Mais le film de Fincher n’est pas qu’un simple remake contemporain de Citizen Kane, dont il ne partage de toute façon pas l’esthétique. Exploitant au maximum le rythme frénétique des dialogues concoctés par Aaron Sorkin (qui relèvent de la pure screwball comedy) et son sujet lui-même (Facebook, le site des contacts virtuels), le film est le portrait fascinant d’une époque où tout se déroule très vite, où les gens sont isolés les uns des autres et préoccupés par leur propre réussite, où des garçons surdoués parviennent à ‘changer le monde’ sans même soupçonner l’impact de leur création. Car Zuckerberg et ses amis n’ont pas le temps de penser à ce qu’ils font. Ils sont bien trop occupés à tenter de devenir quelqu’un le plus vite possible. Et ce principe ne vient pas de nulle part. Comme le souligne un des frères Winklevoss (deux étudiants qui poursuivront Zuckerberg en justice plus tard), « On ne va pas à Harvard pour trouver un travail. On y entre pour se créer son propre travail ». Plus d’un siècle plus tard, cette éloge de l’esprit d’entreprenariat demeure encore le principe fondamental d’une nation qui, malgré les progrès technologiques, n’a pas changé tant que ça.


30 septembre 2010