Critiques

The Staggering Girl

Luca Guadagnino

par Carlos Solano

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs lors de la dernière édition du festival de Cannes, la prémisse narrative de The Staggering Girl, le dernier film de Luca Guadagnino, n’est pas inintéressante : Francesca (Julianne Moore) est une écrivaine italo-américaine en crise d’inspiration. Elle habite seule à New York dans un grand appartement bourgeois aseptisé. Hantée par des souvenirs qui viennent sans cesse interrompre son travail d’écriture, perturbée par les propos qu’une inconnue confie à son psychanalyste dans l’appartement voisin, Francesca (on ignore pourquoi) décide soudainement de rendre visite à sa mère (Marthe Keller) en Italie afin d’essayer de la convaincre de rentrer avec elle à New York.

Né d’une prévisible collaboration entre Guadagnino et Pier Paolo Piccolli, le directeur artistique de Valentino, deux artistes profondément habités par le goût du luxe et du baroque, The Staggering Girl ne cache pas sa dimension d’objet ouvertement décousu (c’est le cas de le dire). Le récit travaille la confusion, avance par sauts temporels ou bascule arbitrairement d’un espace à l’autre, non pas pour atteindre la densité narrative espérée, celle d’un David Lynch dont les références se multiplient de façon grotesque, mais pour transformer chaque raccord en prétexte pour dévoiler une nouvelle pièce de Valentino. Aucune trouvaille formelle, pas la moindre étincelle, The Staggering Girl finit par ressembler à une longue bande-annonce dans laquelle l’arrivée de chaque plan aspire à des intentions purement commerciales davantage qu’à la présentation d’une idée, aussi mince soit-elle.

Aboutissement et caricature du cinéma de son auteur, le film construit ici une sorte de farce stylistique où se mêlent tour à tour des références maladroitement ficelées : comparé une seconde à l’impeccable Another Woman (1988) de Woody Allen, relecture newyorkaise du Persona de Bergman, The Straggering Girl oublie tout de l’épaisseur psychologique qui caractérisait le personnage de Gena Rowlands. Les raisons tiennent principalement au style de Guadagnino, cinéaste de la surface, maniériste (pourquoi pas) ayant ici définitivement perdu le goût de la torsion, le sens du pli et du conflit formel. De fait, le cinéaste italien montre qu’il s’avère incapable de filmer un corps, c’est-à-dire, de percer les apparences. De Julianne Moore il ne capte que les évidences, ne cautionne que l’apparence ; il néglige les zones d’ombre, croyant que l’énigmatique symbolisme des robes de Valentino suffit à l’élaboration d’un personnage. Disqualifiant en un trait la possible rencontre du cinéma et de l’industrie de la mode, dont les liens, les échanges historiques et les inspirations mutuelles restent à écrire, The Staggering Girl est un mauvais cas de figure, un mauvais film de commande (Guadagnino n’a ni l’indiscipline de Godard ni l’inventivité folle de David Lynch) : de la mode, il ne retient que la surface, l’attitude, la froideur là où d’autres, on pense à Vincente Minnelli, à Stanley Donen ou plus récemment (encore) à Lynch, travaillent la mode pour en faire émerger la substance, la profondeur, la pudeur et le mystère qu’elle s’avère capable de faire émerger au contact du cinéma.

« C’est peut-être le chemin qu’on prend tous, du littéral à l’abstrait ». La réplique prononcée par le personnage de Kyle MacLachlan, sorte d’Agent Cooper réchauffé aux micro-ondes (il incarne jusqu’à trois rôles différents, ici) fonctionne comme une fausse déclaration d’intentions puisque le film, voire l’œuvre toute entière de Guadagnino, entreprend exactement le chemin inverse. Avec The Staggering Girl on en vient rapidement à être nostalgique du très histrionique Io Sono l’Amore (2019) dont les maladresses s’effacent instantanément comparées à ce nouveau film, preuve attestée d’un cinéaste dont l’absurde intérêt pour les terribles « malheurs » de la bourgeoisie italienne ne cesse de croître. Avec ses personnages détachés du monde, sourds à ce qui se passe au-delà des barrières de leurs immenses villas luxueuses, Guadagnino n’a visiblement rien retenu des leçons de Luchino Visconti, auquel on le compare on ne peut plus abusivement, celles qui mettent fin au profond sommeil de la bourgeoisie, celles qui sont traversées par l’espoir secret d’un changement.

The Staggering Girl est actuellement diffusé sur MUBI.

 


20 février 2020