Critiques

THE SWEET EAST

Sean Price Williams

par Carlos Solano

Cachée dans les toilettes d’un bar, livrée à ses pensées dans une scène de générique musicale et très touchante, Lillian (Talia Ryder), une jeune lycéenne agacée par ses camarades de classe, assiste au braquage du lieu par un binoclard armé (Andy Milonakis) qui affirme qu’un réseau pédophile se tient dans le sous-sol, une référence directe à la théorie conspirationniste du Pizzagate. L’adolescente, en voyage scolaire, prend la fuite, entamant une longue traversée idéologique au cœur des névroses d’un pays en proie aux délires tels que le trumpisme les a légitimés et amplifiés.

The Sweet East, premier long métrage de Sean Price Williams, chef opérateur récurrent des films des frères Safdie et d’Alex Ross Perry, se présente d’emblée et sans complexes comme un défi pour l’exercice de la critique. Il résiste aux catégories installées, s’affiche comme un road movie sans en être véritablement un, lance une piste narrative pour aussitôt la défaire, sabote les codes admis du coming of age, cite Jack Kerouac pour mieux le diluer dans l’univers d’Alice au pays des merveilles ou dans l’œuvre de Griffith.

L’exercice rhétorique est intéressant, le film a presque tout pour plaire : une tenue visuelle portée par le grain de la pellicule, un scénario déjanté et décomplexé (assuré par le célèbre critique de cinéma Nick Pinkerton), une galerie de personnages tous plus étranges les uns que les autres. The Sweet East réfléchit vite, enchaîne les idées avec une brutalité jouissive. Mais raisonner à toute allure, accumuler les idées, lister des apparences ne permet pas toujours l’expression d’une pensée claire.

La nature du regard que le film adresse à la société laisse ainsi volontairement flotter le doute. Deux hypothèses, formulées par le film lui-même, semblent plausibles : soit, d’une part, on serait du côté du personnage de « l’artiviste » (artiste et activiste à parts égales), première rencontre faite par Lillian, dont le travail, selon ses propres termes, consiste à manipuler la réalité afin de lui assigner une nouvelle dimension (on le voit, par exemple, récupérer des images de vidéosurveillance qu’il bricole jusqu’à la déformation) ; soit, d’autre part, on serait du côté du regard innocent mais rusé de Lillian, débarrassé de savoir, de présupposés, de conscience politique et historique, capable d’éponger n’importe quelle réalité.

jeune femme et homme sur un divan

Ces deux focales semblent être constamment superposées. Autrement il devient très difficile de comprendre le filtre eau de rose que le film verse sur le personnage du suprémaciste nazi, deuxième rencontre de Lillian au détour d’une balade dans la forêt. Price Williams flirte ainsi et sans cesse avec une provocation déroutante, où les racistes trumpistes seraient du côté de la bonté et de la sensibilitéInnocence et déformation : le nazi n’actualise jamais la violence physique qu’on attendrait de lui, alors que la gauche intellectuelle new-yorkaise, incarnée par deux cinéastes afro-américains, troisième rencontre de Lillian, aurait tout à se reprocher. Cette gauche bohème, caricaturée jusqu’à l’excès dans une scène de casting assez captivante, exploite et réifie l’innocence de Lillian là où précédemment le personnage du néonazi veillait pour sa sécurité immédiate. L’effet de déplacement et d’inversion des rôles attendus prétend à l’humour alors qu’il relève d’une sorte d’anti-wokisme généralisé et révèle, après tout, l’image d’un cinéaste se donnant l’air d’avoir « tout compris » à la société. Ni les méchants ne seraient aussi horribles qu’on le croirait ni les bons aussi solidaires qu’on le penserait. L’équation semble inextricable, elle n’est pas entièrement fausse mais se résigne à l’ordre des choses ; elle condamne ici le regard à se complaire, si ce n’est à jouir dans une passivité et une fatalité parfaitement synthétisées par la phrase de clôture du film : « everything will happen ».

The Sweet East, film d’apparence innocente mais d’essence cynique, ne dissimule pas ses inquiétudes face aux dangers de la polarisation contemporaine du peuple étatsunien. On pourrait croire ceci : que la caricature des deux bornes servirait à provoquer un juste milieu, à inventer un effet de nuance, que cet espace intermédiaire, à en croire le film, serait porté par Lillian, incarnation désenchantée (elle ne chantera plus, comme dans le mémorable générique d’ouverture) d’un pays irréconciliable, figure médiatrice, vierge de toute l’idéologie qui envenime les ressorts de la société. La jeune fille posséderait la clé, de lecture et de sortie, de toutes les psychoses qui frappent l’Amérique. Le film nous place d’ailleurs face à des mondes n’étant pas destinés à se croiser ni à faire champ-contrechamp, si ce n’est à l’occasion d’une fusillade grotesque dans le contexte d’un tournage tout aussi grotesque.

Sauf que montrer les deux pôles ne veut pas toujours dire instituer, par magie, la nuance. Le film prétend adopter le point de vue de Lillian alors que, perversité scénaristique, il est bien au-dessus d’elle. Autrement dit, Price Williams ne fait pas l’effort de construire un regard entièrement (c’est-à-dire formellement) innocent, renouvelé et inattendu, moulé à la nature de son héroïne. Il y a certes, dans le film, une volonté plutôt stimulante et presque enfantine de faire advenir l’opposé : un raccord, l’apparition furtive d’une figure, un détail scénaristique (une porte insoupçonnée, un passant dans la rue) suffisent à emporter Lillian vers l’ailleurs, vers le contraire de tout ce qu’elle connaît. C’est la force superficielle du film, son étonnante capacité à se réinventer sans cesse. Se dégage cependant une paresse formelle (et surtout politique) à ne pas interroger en profondeur la nature de ces changements brutaux qui rythment le film. « There’s no place like home », concluait Dorothy à l’issue de son incroyable voyage dans le monde d’Oz, foyer rêvé de la disparité fraternelle. Sean Price Williams ne pourrait jamais faire dire une chose pareille à Lillian : le monde de The Sweet East est un monde dans lequel plus rien (malgré et après tout) ne bouge et ne semble pas vraiment voué à le faire.


12 janvier 2024