Critiques

THE TRAGEGY OF MACBETH

Joel Coen

par Elijah Baron

Au moment de recevoir l’Oscar du meilleur scénario adapté pour No Country for Old Men (2007), Joel Coen, qui était principalement connu pour avoir écrit et réalisé avec son frère Ethan plusieurs des films les plus originaux du cinéma contemporain, commentait ce prix inhabituel avec un mélange d’humour et de sincérité : « Nous sommes très sélectifs, nous n’avons adapté que deux auteurs : Homère et Cormac McCarthy. » Les noms qui ont depuis rejoint cette courte liste découlent tout naturellement des premiers, et il ne faut donc pas s’étonner que les classiques américains Charles Portis, Jack London et Stewart Edward White y figurent désormais en compagnie de William Shakespeare. Or, Ethan Coen s’étant temporairement retiré du monde du cinéma, c’est seul que Joel Coen s’attaque dans The Tragedy of Macbeth à la pièce « maudite » du Barde, s’éloignant du naturalisme et de l’intensité émotionnelle des versions de Roman Polanski ou de Justin Kurzel pour exploiter la théâtralité et le potentiel abstrait inhérents à l’œuvre.

Afin de raconter à sa façon la déchéance de l’ambitieux général Macbeth, qui, encouragé par sa femme et les prophéties de trois sorcières, décide d’assassiner le roi pour occuper le trône écossais, Coen emprunte principalement dans ses choix esthétiques à la pureté intemporelle de Dreyer et Bergman, voyant peut-être en eux des égaux cinématographiques de Shakespeare ; l’idée d’une approche hybride entre théâtre et cinéma nous renvoie également au célèbre Château de l’araignée (1957) de Kurosawa, qui avait adapté le même texte en sacrifiant la prose du dramaturge au profit d’un style inspiré par le japonais. Contrairement à L’Odyssée, qu’il avait transposée au Mississippi des années 1930 dans O Brother, Where Art Thou? (2000), Coen n’ancre pas cette fois le récit sanglant de Macbeth dans un imaginaire exclusivement américain, ni dans un cadre historique ou géographique précis, mais dans la sorte d’irréalité monochrome que permet son recours à un expressionnisme austère. Il n’est pas question de nous faire oublier que nous sommes face à une pièce filmée, et les enjeux d’une telle traduction en images se trouvent imbriqués dans les procédés de désorientation qui y sont déployés : le cinéaste joue avec les concepts scéniques, tantôt propulsant le spectateur à la rencontre des personnages, tantôt noyant ces derniers dans l’immensité subtile de décors surplombants.

Comme disait Shakespeare, « le monde entier est une scène ». Entièrement produit en studio, ce film à la fois vaste et hermétique nous le fait bien ressentir. Son minimalisme évoque une partie de Jenga, l’objectif étant d’évacuer tout élément superflu sans déstabiliser le monde cinématographique qui semble se construire sous nos yeux. Coen vise un effet composite mais équilibré, quitte à afficher l’artificialité du cadre fumeux et parfois presque vide qui enveloppe les acteurs. Connaissant son goût du pastiche, on a rapidement l’impression d’avoir affaire à un exercice de style, ou du moins à une mise en abyme : on s’attend presque à ce que, comme dans Hail, Caesar! (2016), la caméra recule pour révéler la réalité d’un tournage d’époque. Fasciné non pas par la violence psychologique du texte original, comme l’avait été la version brutale de Polanski, mais par la géométrie visuelle et sonore qui naît de son langage archaïque, The Tragedy of Macbeth est un terrain de jeu qui permet au cinéaste d’exprimer son amour des rythmes, des formes et des visages.

C’est une œuvre centrée sur les acteurs et attentive à leur art ; comme c’est généralement le cas chez Coen, il n’y a pas de rôles insignifiants, et ce sont les interprètes secondaires qui brillent le plus intensément. Si Denzel Washington et Frances McDormand, en tant que représentants de la « royauté hollywoodienne », tiennent les rôles principaux, ils partagent aisément l’écran avec de grands noms de la scène britannique, ou encore avec certains habitués des films du cinéaste. De cette distribution hétérogène, composée d’acteurs de tous horizons, ressortent surtout quelques personnages rarement mis en valeur de façon aussi marquante : le thane de Ross, interprété en tant qu’opportuniste énigmatique par un Alex Hassell au visage de marbre, et les trois sorcières, fusionnées en une créature androgyne, à mi-chemin entre un corbeau et la Mort du Septième sceau (Ingmar Bergman, 1957), par une Kathryn Hunter au sommet de sa forme.

Tout cela fait de The Tragedy of Macbeth une adaptation réussie, et pourtant une multitude de textes critiques posent la même question à la fois justifiée et injuste : ce film était-il vraiment nécessaire ? Étions-nous en droit d’espérer quelque chose de plus qu’une énième version fidèle de cette pièce universellement connue, son auteur étant possiblement déjà le plus représenté de l’histoire du 7e art ? Certes, Washington et McDormand sont parmi les acteurs les plus âgés à avoir interprété Macbeth et son épouse, facteur qui amène une couche de sens supplémentaire, mais leur jeu, aussi efficace soit-il, communique surtout un sentiment de lassitude au lieu de la fougue que l’on attend le plus souvent de leurs personnages. D’un autre côté, si la version de Coen n’est pas définitive, elle ne se positionne pas comme telle, s’inscrivant dans une tradition qui ne requiert peut-être pas d’objectif autre que sa propre perpétuité. Que ce soit sur un écran ou sur scène, le théâtre est un art qui continue d’évoluer à travers ses nouvelles incarnations. Il y aura d’autres Macbeths ; mais les « sœurs fatales », souvent représentées de façon anonyme, devront maintenant se mesurer à Kathryn Hunter.

 

 


11 février 2022