Critiques

The Trial

Maria Augusta Ramos

par Robert Daudelin

La rétrospective Maria Augusta Ramos fut assurément l’un des moments forts des 21es Rencontres internationales du documentaire de Montréal : en sept films, nous avons découvert une voix majeure du documentaire contemporain. Mais n’y aurait-il eu que la projection de O processo, le film le plus récent de la cinéaste brésilienne, nous aurions aussi parlé d’événement, tellement ce long métrage est fort et pertinent dans la conjoncture politique actuelle du Brésil.

Cinéaste engagée, Ramos n’a que faire de l’objectivité dont on a trop souvent fait une vertu dans le cinéma documentaire. Décidée à suivre à la trace le procès en destitution de la présidente du pays Dilma Rousseff, la cinéaste installe sa caméra du côté du Parti des travailleurs, sans pour autant perdre de vue les simagrées du clan d’en face qui tord le cou à la constitution et ne se prive jamais des envolées démagogiques les plus racoleuses. Sans commentaire ajouté, le récit de ce procès historique pour le Brésil est reconstitué chronologiquement dans toute sa complexité – au besoin, un écran noir précise la date des événements et la décision de justice – le film corrigeant ainsi les informations approximatives diffusées par la presse internationale. Vus de l’intérieur, les faits nous sont soumis dans toute leur crudité : à chaque spectateur de les analyser et, au besoin, de modifier la perception qu’il en avait originellement.

Filmant les manifestations sur l’esplanade de Brasilia, Ramos montre bien les forces en présence et ne cache pas le fait que le peuple est divisé. Par contre, une fois dans l’enceinte du Sénat où l’avenir du pays se joue, elle se solidarise très clairement avec l’équipe du Parti des travailleurs, sa présidente, ses élus et leur (extraordinaire) procureur. En face, les professionnels de la vieille politique et de la corruption institutionnalisée affichent leur morgue et leur mépris, en cela bien représentés par une éminente professeure de droit dont le sourire mécanique donne des frissons. Est exemplaire, la séquence où Ramos la surprend en grande conversation avec deux représentants des églises évangéliques, dont les pasteurs sont directement responsables du résultat des récentes élections. Au passage, tout au début du film, nous avons droit au plaidoyer en faveur de la destitution prononcé par le sinistre Jair Bolsonaro, qui profite de l’occasion (il n’est alors qu’un « backbencher ») pour rendre hommage au colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, célèbre tortionnaire à l’époque de la dictature militaire. Ce matériau, aussi riche que brouillon, est brillamment repris en un montage dynamique qui crée des tensions, identifie des personnages et les liens qui les unissent – et ce même entre Rousseff et certains de ses ennemis d’en face – ou les opposent; un montage qui force la réflexion et oblige presque le spectateur à se compromettre, à choisir son camp.

Rien n’échappe à la caméra (ou les caméras : sept opérateurs sont mentionnés au générique) de Ramos : les sourires entendus, les coups fourrés, les rencontres douteuses ; elle est partout, même dans une réunion des ténors du parti où l’un des participants (un syndicaliste ?) rappelle que c’est sous le gouvernement de Lula que les fonds ont été coupés aux radios communautaires, lien essentiel du parti avec le peuple. Caméra à l’épaule qui se faufile partout et que personne, de quelque bord qu’il soit, ne semble remarquer. Belle ironie que souligne le générique de fin où le Sénat brésilien est remercié pour avoir autorisé le tournage…

Il va sans dire que, avant même de s’embarquer dans une telle entreprise, la cinéaste savait très bien que les dés étaient pipés ; que Rousseff avait bien peu de chance de s’en sortir face à ces redoutables professionnels de la politique et de la corruption (Temer, qui va succéder à Roussef, étant alors formellement accusé de corruption par le procureur général) et qui, en plus, étaient majoritaires au sénat. Au moment du montage, les jeux étaient faits et Ramos s’est retrouvée devant le défi de faire un film « militant » sur un combat perdu et que nous, spectateurs de son film, savions voué à l’échec. Pourtant, nous regardons le film avec la même fébrilité que celle qui nous anime devant un suspense bien ficelé ; jamais nous ne désespérons, solidaires que nous sommes de ceux qui combattent pour la démocratie aux côtés de la présidente de la République qu’on veut décapiter. C’est bien là la vraie force du film, le génie si particulier de la cinéaste : nous garder dans l’espoir, nous convaincre que, même devant un ennemi aussi rusé – et qui, plus est, a l’appui du peuple, comme viendront en témoigner les élections d’octobre dernier – il faut, comme persiste (citant Maïakovski) à le dire Dilma Roussef dans son discours d’adieu, continuer à lutter, tout en faisant son autocritique en attendant le prochain affrontement.

O processo s’ouvre sur un plan très impressionnant de l’esplanade de Brasilia vue du ciel par une caméra qui se rapproche lentement, solennellement, du Palais du Congrès national où va bientôt se jouer l’avenir politique de la présidente de la République et, plus largement, l’avenir du pays. C’est cette même esplanade que nous croyons reconnaître à la toute fin du film, mais cette fois la caméra de Ramos est au sol, aveuglée par un impénétrable nuage de fumée noire qui annonce déjà l’époque Bolsonaro avec ses généraux ministres, son homophobie, sa foi dans les armes et dans un dieu tout-puissant garant de la loi et de l’ordre.


15 novembre 2018
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