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Critiques

THERE, THERE

Heather Young

par Mélopée B. Montminy

C’est quelque part entre la cruauté et la tendresse que se trame le cinéma de Heather Young. Après son premier long métrage Murmur (2019), portrait d’une femme effectuant son service communautaire dans un refuge animalier suite à un accident impliquant l’alcool au volant, There, There poursuit dans l’observation de la solitude. Mais cette fois, la cinéaste de Dartmouth (Nouvelle-Écosse) se penche sur la rencontre de deux femmes aux destins qui s’entrecroisent à des périodes charnières et éprouvantes de leurs vies. Alors que Ruth (Marlene Jewell) subit les premiers symptômes de la démence, sa soignante à domicile à peine sortie de l’adolescence, Shannon (Katie Mattatall), tente par tous les moyens de renouer contact avec le garçon de qui elle est enceinte. En résulte un film qui s’inscrit dans un minimalisme dont l’aridité sert de territoire pour des moments charmants et sensibles, telles de petites oasis qui suffisent à étancher la soif.

Le quotidien de Ruth est ponctué par un intérêt pour le bingo télévisé, mais surtout par son amour contagieux des pigeons, qu’elle se plaît à nourrir de quantités astronomiques de graines puis de pain très moelleux qu’elle tranche méticuleusement. Quant à Shannon, si elle n’est pas en train de s’occuper de Ruth, elle aide principalement son amie et colocataire à se mettre en valeur sur les réseaux sociaux. La seule véritable quête personnelle qu’on lui connaît n’aboutit à rien, alors que se multiplient les missives envoyées au jeune Brandon (alias @brandon_goes_fast), amateur de chars qui semble avoir pris la fuite dès qu’il a appris la grossesse de Shannon. Un mince soupçon d’ironie survient devant pareille situation, aussi triste et pathétique soit-elle, car l’idée qu’un adulescent ayant pris la poudre d’escampette soit défini par sa passion pour la vitesse est tragicomique. Un centre d’intérêt qui contraste d’ailleurs efficacement avec le style statique et placide de Young, qui évoque une esthétique documentaire, où l’univers sonore se résume parfois à la respiration des personnages.

femme âgée en mode portrait

Dans le dernier court métrage de Heather Young, A Soft Touch, sorti juste après There, There, une protagoniste à mobilité réduite ne parvient pas à se faire rembourser une somme qu’elle a prêtée à une destinataire qui ne répondra jamais à ses nombreux textos. Elle devra se résigner à vendre son précieux quadriporteur. Dans Murmur, le personnage principal envoie elle aussi de multiples messages à sa fille, sans résultat. Ce même procédé revient dans There, There, comme une expression de la lutte acharnée mais sans tambour ni trompette de femmes condamnées à la supplication. Invariablement, les personnages de Heather Young crient silencieusement leur besoin d’être vues, entendues, tandis qu’elles sont réduites à quêter leur dignité.

Certes le sort s’acharne sur ces femmes, et ce de manière inéluctable si l’on s’attarde à la fatalité du déclin de Ruth, or la mise en scène ne cherche pas à provoquer artificiellement l’émotion. Dans une certaine mesure, le découpage de l’action insiste davantage sur la gestuelle du soin que sur le caractère déchirant de ces existences modestes et solitaires. Et la présence d’éléments à la jonction du nostalgique et du kitsch ou encore la composition du cadrage insufflent des petites touches d’amusement qui font respirer une intrigue relativement sombre. On sent aussi la minutie de Young dans sa façon à la fois glauque et cocasse de filmer un sac transparent rempli de poupées. La mise en parallèle de la perte d’autonomie de Ruth et des balbutiements du nouveau-né de Shannon, par contre, fait résonner une certaine cruauté existentielle. Le caractère régressif du vieillissement, par le prisme d’un regard fasciné illustrant la saveur douce-amère de la fin de vie par la simple présence d’un jello vert, donne lieu à des scènes plus sinistres, notamment lorsqu’on découvre cette machine permettant le transport du corps vieillissant jusqu’au bain, qui s’apparente à une sorte de balançoire pour bébé. Cela dit, la douceur persiste, malgré le sordide, malgré le plastique d’une poupée dont le visage paraît de plus en plus effrayant à mesure qu’on l’observe. Chez Young, les objets paraissent parfois dotés d’une âme, ou plutôt ils rappellent des visages aux sourires sans âme.

Cette vision d’horreur quant à la représentation de l’artificialité se révèle également dans le personnage de Miranda (Jansyn Blake), la coloc vaniteuse de Shannon, qui semble parfois dénuée d’humanité. La dynamique entre les deux jeunes filles est d’abord intéressante, étant donné qu’elle met en évidence l’ascendance de l’influenceuse sur sa piteuse amie teen mom. Mais cette relation s’avère en fin de compte plutôt manichéenne et la figure de type mean girl se révèle un brin surannée. Dans l’univers de Heather Young, les antagonistes sont plus efficaces hors champ, invisibles, nous laissant errer dans la solitude de celles qui subissent. Car ce qui est véritablement cruel dans son cinéma, c’est le vide, c’est l’absence, racontés à travers cette délicatesse propre à la cinéaste, dont les portraits oscillent entre le moelleux et le rugueux.


10 Décembre 2025