Critiques

Timbuktu

Abderrahmane Sissako

par Helen Faradji

À quoi tient l’intelligence du regard d’un cinéaste ? Parfois, c’est à un plan. Dans le cas de Timbuktu, injustement ignoré lors du dernier palmarès cannois, ce pourrait être celui d’ouverture. Une antilope qui bondit parmi les dunes, une image droite et digne dont les contours jaunes sableux ne font – on le pressent vite – qu’adoucir le drame à venir, tandis qu’en voix-off, on entend ces mots terribles, symboliques, prononcés par des chasseurs : « fatiguez la ». Un plan, un seul, simple et sensible, pour dire tout l’épuisement, la fatigue, la résistance aussi que l’on n’arrive pas à avouer futile de ceux qui persistent à se tenir debout devant une ville, un continent, un monde de plus en plus grugé par les totalitarismes, les tyrannies, les lois du plus fort.

Ce pourrait encore être une autre séquence. Celle qui arrache les larmes lorsqu’Abderhammane Sissako cadre le visage meurtri d’une femme persistant à chanter alors qu’elle est lapidée. Ou même celle encore, douloureusement poétique, d’une assemblée d’hommes jouant au football, sans ballon car le jeu leur est interdit. Les plans, les images, les séquences éclatants et purs qui traversent Timbuktu sont légions. Ils sont de ceux que l’on classe dans sa mémoire sans que l’on ait le choix, puisqu’ils s’y impriment, forts, résistants eux aussi, comme les héros du quotidien qu’ils font découvrir, à la manne d’inepties et de plans prêts à consommer qui s’abat sur nous chaque semaine.

C’est que Sissako, en s’intéressant au sort malheureux d’une famille de nomades, installée au Mali, aux abords de la ville de Tombouctou, tenue par les djihadistes, ne se contente pas de regarder droit dans les yeux : il compose aussi un hors-champ infini dont la force et la vulnérabilité ne cessent de venir déborder son récit. C’est la force des contes, des fables. La marque des grands cinéastes, aussi. Savoir activer l’imaginaire et la sensibilité de son spectateur, en signant des plans et des histoires ne les contenant pas entre quatre murs mais les libérant.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Timbuktu soit devenu ce film-symbole de la lutte contre les intégrismes des dernières semaines (en France, où sa présence à l’affiche alors qu’avaient lieu les attentats à Charlie Hebdo, semblait répondre à la question : « que peut l’art ? », ailleurs aussi où sa nomination à l’Oscar du meilleur film étranger dévoilée il y a quelques semaines traduit également ce sentiment). Car oui, bien sûr, l’œil strictement cinéphile peut devant un tel film se repaître de la beauté à couper le souffle de certains comportements humains et des paysages que Sissako filme avec une force tranquille inexorable. Oui, bien sûr, il sera nourri par ce réalisme lumineux, cette mise en scène précise, ce récit limpide, ces éclats de poésie et d’humour crève-cœur le traversant.
Mais ne soyons pas dupes : il n’est pas un plan de Timbuktu qui ne dépasse pas ce qu’il montre. L’humanisme et la générosité sans complaisance de Sissako, regardant d’un même œil bourreaux et victimes, ne s’évanouissent pas, une fois le film fini. L’universalité de son propos ne cesse pas de transcender. Oui, Sissako parle de cet endroit précis du monde, mais nous regarde aussi, nous, directement, sans jamais baisser le regard, nous exhortant à comprendre, à ressentir, à partager. Nous interpellant, comme il le faisait dans En attendant le bonheur ou Bamako, par sa réflexion sur ce qu’est la justice et la place de l’Afrique dans un monde de plus en plus indifférent. Nous invitant à écouter, en incarnant ce qu’il professe en refusant tout spectacle, sa célébration de la rencontre avec l’Autre et à regarder, comme lui, ceux qui d’habitude ne font jamais la une des journaux. Nous aidant à croire, comme il y croit avec ferveur, que l’amour, l’art, l’imagination ne sont pas que concepts vaseux pour bobos en mal de ressenti, mais bien des armes, essentielles et indestructibles, malgré la mort, pour que le monde ne glisse pas encore davantage vers l’odieux.

Sans naïveté, d’une simplicité et d’une noblesse impressionnantes, Timbuktu est un film qui élève tant ceux qu’il regarde que ceux qui le regardent.

 

La bande-annonce de Timbuktu


12 février 2015