Critiques

Tirez la langue, mademoiselle

Axelle Ropert

par Céline Gobert

Qu’elle (co-)scénarise les films de son complice Serge Bozon (Mods, Tip Top) ou qu’elle se lance derrière la caméra (le touchant La Famille Wolberg comme premier film), Axelle Ropert aime le cinéma à contre-temps. Tout ce qui est un peu dingue, bizarre. Le tête en l’air. L’aigre-doux. Tirez la langue, Mademoiselle, son deuxième film en tant que réalisatrice, colle parfaitement à cet univers qui chérit l’hybride : ici, l’urbain s’unit audacieusement au poétique, et la ringardise ose se mêler à une certaine forme de violence. Des dualités, oppositions, symétries, qui culminent dans la figure à deux têtes de ces frères Pizarnik (excellents Cédric Kahn et Laurent Stocker), ces deux docteurs inséparables, collés constamment l’un à l’autre, paradoxalement accablés par un même poids : une solitude XXL, une tristesse latente, qu’absolument rien ne vient chasser. Jusqu’au jour, où à la Jules et Jim de Truffaut, ils tombent amoureux de la même femme (Louise Bourgoin). Une de leur patiente, une mère célibataire, barmaid au manteau rouge, et au cœur abîmé… Romantisme bonsoir (mais pas trop).

Pas trop, car Axelle Ropert, ex-critique cinéma, prend les attentes du spectateur à contre-pied. De ce triangle amoureux, tricoté avec précision et respect des codes traditionnels, elle fait jaillir des étreintes inattendues. D’abord, entre le décor ultra moderne et peu photogénique du XIIIème arrondissement de Paris et le rendu romanesque, chevaleresque, de l’ensemble. Ensuite, entre le réalisme terre à terre des protagonistes (des hommes fragiles, bourrus, alcooliques ; des femmes perdues, amoureuses, nostalgiques) et les accents littéraires que prennent parfois les répliques. Nous ne sommes pas dans une comédie sentimentale calibrée. Axelle Ropert, au contraire, ose oser : prendre le temps de filmer les gestes quotidiens, accepter les lenteurs, observer le terne, accorder la même importance filmique, esthétique, aux enseignes lumineuses des restaurants chinois qu’à un sourire de femme. Il y a, très clairement, un refus du timing parfait, de la vanne bien sentie, du dramatique obscène. Axelle Ropert joue la carte de l’entre-deux, en équilibre : tragédie, comique, complexité, simplicité. Tout, mais pas trop.

Ce qui est beau, c’est la façon dont Axelle Ropert demeure à l’écoute. De ses personnages. Des palpitations de la ville, de son quartier chinois. Du gris du béton et des HLM qui les entourent. Elle les écoute se mouvoir, penser, marcher, respirer. Elle désire capter tous les battements de leurs cœurs. C’est elle, cette fois, qui tient le stéthoscope. Parfois, au contraire, ce désir constant d’observation minutieuse, clinique si l’on peut dire, étouffe l’émotion, emprisonne les gestuelles, empoisonne le phrasé dans une écriture plus papier que pellicule (faiblesse que l’on retrouve aussi chez Emmanuel Mouret, un autre admirateur de la Nouvelle Vague). L’émancipation physique des docteurs, leur libération morale – de leur carcasse, cadre ou condition – ne s’incarne pas à l’écran. Leur passion pour ce même sujet féminin non plus. Toujours, l’intellect masque l’affect. Toujours, Ropert ne filme pas la chair. C’est le défaut majeur d’un film trop intellectualisé qui retombe systématiquement dans une rugosité un peu triste, figée, froide à chaque fois qu’il s’essaie à l’aérien, à chaque fois qu’il vise plus de naturel, plus de laisser-aller.

C’est ailleurs, d’ailleurs, qu’Axelle Ropert trouve ses plus grands instants de tendresse, et surtout de liberté : lorsqu’elle s’attarde sur les enfants, dont les deux docteurs s’occupent. Si Tirez la langue, mademoiselle fait beaucoup penser au cinéma de Truffaut, au-delà du ton adopté, c’est aussi en raison de cette manière de filmer l’enfance, comme unique espace de la sincérité, dernier bastion, ultime terre des libertés. Terre que seul le sentiment amoureux permettra finalement de retrouver. Le « Judith, je t’aime. Je t’aime, Judith », que chuchote sans fioriture le docteur à son dictaphone, se passe de discours, d’armure, de symbolique. Lorsque la réalisatrice filme cette fillette diabétique au caractère bien trempé, ou cet adolescent asiatique – arborant atypisme et sweat à capuche -, elle filme une matière (de jeu, de vie) encore non formatée, sans artifice, libre, malléable. C’est là, dans le lâcher prise – et seulement là – qu’elle s’éloigne enfin de cette impression de « fabriqué » qui imprègne son film pour se rapprocher de ce que partagent enfants et amoureux : l’authenticité.

 

La bande-annonce de Tirez la langue mademoiselle


12 décembre 2013