Critiques

Tokyo!

Michel Gondry, Léos Carax et Bong Joon-ho

par Helen Faradji

Un jour, il faudrait bien essayer de comprendre dans le détail ce qui fascine tant les cinéastes occidentaux dans Tokyo. Deux films en compétition officielle à Cannes cette année (Map of the Sounds of Tokyo d’Isabel Coixet, Soudain le vide de Gaspar Noé), Inju, la bête de l’ombre de Barbet Schroeder l’année dernière, le Lost in Translation de la petite Coppola……À cette longue liste vient désormais s’ajouter Tokyo!, présenté en 2008 à Un certain regard, un film à sketchs étrange et cohérent signé Michel Gondry, Léos Carax et Bong Joon-ho.

Un lunaire, un rebelle, un iconoclaste : comment le projet allait-il bien pouvoir trouver sa logique? Rarement avait-t-on vu 3 univers si différents, si singuliers aussi, s’entrechoquer sous les auspices d’un même film. Lorsque Woody Allen, Francis Ford Coppola et Martin Scorsese s’attelaient à raconter leur New York Stories en 1989, l’unité n’avait pas besoin d’être expliquée. New York palpitait déjà sous les images de l’œuvre de ces 3 grands. Lorsque Van Sant, les Coen, Doyle, Chomet, Assayas, Payne et les autres disaient Paris, je t’aime, c’était justement cette cohérence qui manquait laissant chacun des films flottant seul et triste dans son propre espace.

Bien sûr, les 3 sketchs de Tokyo!, comme son nom l’indique, gravitent autour de la même source d’inspiration : la mégalopole japonaise. Mais si les choses s’arrêtaient là, l’idée n’en resterait qu’une . Non, ce qui donne son impression d’ensemble à ce joli objet, et le transforme du même coup en véritable film, c’est l’épaisseur commune quasi-philosophique qui se dégage de chacun des films : un couple, dont la femme cherche un sens à sa vie, veut s’installer à Tokyo (Interior Design, Gondry), un farfadet mal-intentionné sorti des égouts terrorise la ville (Merde, Carax) et un hikikomori – un ermite obsessionnel – tombe sous le charme d’une livreuse de pizza (Shaking Tokyo, Bong Joon-ho). Et en fil rouge des trois films, le même questionnement : comment survivre dans un monde aliéné, comment exprimer sa différence dans une société aussi institutionnalisée? Les réponses seront ludiques et enfantines chez Gondry, gothiques et baroques chez Carax, romantiques chez Bong Joon-ho. Avec une petite préférence pour celle de ce dernier, d’une rare élégance.

C’est aussi le parfum de fin du monde qui flotte sur les trois essais qui frappe : pré- ou post-apocalyptiques, leurs univers, si singuliers et si semblables à la fois, sont en effet traversés d’élans poétiques et fantastiques donnant au tout un ton bien à lui. Les survivants fantomatiques d’un monde condamné par l’inhumanité s’y déchaînent avec l’énergie du désespoir, sans que pourtant, jamais, sauf dans un épisode où Denis Lavant parsème des grenades comme on lance des fleurs (on vous laisse deviner chez qui), le bruit et la fureur ne soient convoqués. Ce sont plutôt le calme et la douceur qui envahissent Tokyo!, Car si le film est bel et bien tourné dans les rues mêmes de la cité, rien n’y correspond à l’image que l’on peut s’en faire. Réinventer une toute nouvelle fantasmagorie pour l’évoquer, au seul gré de son imaginaire, voilà peut-être le véritable secret d’un hommage réussi à une ville.

 


28 mai 2009