Critiques

TRIANGLE OF SADNESS

Ruben Östlund

par Bruno Dequen

Les films de Ruben Östlund, le roi (auto)proclamé de la satire contemporaine, sont aux antipodes de ses personnages. Depuis Force majeure (2014), le protagoniste-souffre-douleur récurrent du cinéaste suédois est un homme blanc hétérosexuel, relativement aisé, qui perd pied dans un monde devenu trop apte à lui renvoyer ses faiblesses morales, intellectuelles et politiques. À Tomas, le patriarche en déroute de Force majeure, et Christian, le commissaire d’expositions déstabilisé de The Square, s’ajoute désormais Carl, le jeune mannequin déjà has-been de Triangle of Sadness. Si nos trois mâles anxieux peinent à savoir quel comportement adopter et quelle décision prendre pour assurer leur survie, Östlund, lui, ne cesse de démontrer qu’il sait toujours exactement où il s’en va pour aller chercher sa prochaine Palme d’or. Difficile en effet de trouver un cinéma plus ouvertement méthodique et appliqué que le sien. Si Östlund aime observer les dérapages, ces derniers sont aussi imprévisibles et improvisés que le mode d’emploi d’un meuble Ikea.

Afin de réussir la satire östlundienne, il faut suivre les quatre instructions d’assemblage suivantes, si possible dans l’ordre indiqué : 1 – Débuter par une scène d’autoreprésentation clichée et gentiment sarcastique (une photo de famille artificielle, une interview maladroite, un casting cruel) ; 2 – Incorporer un incident sans conséquences majeures (une avalanche contrôlée, un téléphone cellulaire volé, une facture de restaurant à payer) ; 3 – À l’aide d’une mise en scène sans affect, privilégier de (très) longues scènes de dialogues qui amplifient le malaise et complexifient le point de départ initial à l’aide de multiples retournements de situation ; 4 – Si possible, inclure en milieu de film une « scène-choc » permettant de secouer le public sensible et éduqué dans la salle.

D’une efficacité redoutable, le cinéma d’Östlund se délecte des fausses pistes qu’il emprunte et de la confusion qu’il génère. Invariablement, il part de la représentation caricaturale d’un milieu et de ses personnages types pour esquisser finalement un portrait dense des contradictions insolubles des classes sociales à l’ère du néolibéralisme triomphant. À une époque où la grande majorité du cinéma d’auteur privilégie l’approche micro à la fresque macro, il n’est pas surprenant que les adresses malines du cinéaste à la nation occidentale suscitent autant d’intérêt. Aussi précise qu’une horloge suisse, la démarche d’Östlund a cependant toujours couru le risque d’être condescendante, distanciée et quelque peu réactionnaire, ce que ses détracteurs et détractrices lui reprochent souvent. Si cette prise de position critique a toujours pu être nuancée par l’empathie surprenante que le cinéaste parvenait à créer envers ses personnages désagréables, angoissés et contradictoires grâce à un travail d’écriture remarquable, son incursion sadique auprès des ultra-riches et des jeunes influenceurs et influenceuses dans Triangle of Sadness révèle une formule satisfaite qui tourne désormais à vide, nourrie par un cynisme qui se complait – littéralement – dans la merde civilisationnelle qu’il prétend diagnostiquer.

Tout commence plutôt bien. À la suite d’une amusante – quoique prévisible – séance de casting lors de laquelle Carl (Harris Dickinson), jeune homme-objet à la moue soucieuse, doit se plier tel un animal de cirque à la moindre commande absurde de représentant·e·s  trop sérieux·ses du monde de la mode, on a droit à la meilleure scène du film. Une logorrhée interminable de la part de Carl, qui débute dans un restaurant, se poursuit dans un taxi et entre les portes d’un ascenseur, pour se finir dans une chambre d’hôtel. Le sort du monde est-il en jeu pour justifier un tel comportement ? À l’échelle de Carl, certainement. En ayant fait semblant de ne pas voir la facture de leur repas, forçant ainsi Carl à jouer le rôle de pourvoyeur du couple malgré ses revenus supérieurs d’influenceuse, Yaya (Charlbi Dean) a réveillé d’un coup toutes les insécurités et la colère refoulée de son homme qui ne sait plus comment gérer sa position genrée dans un monde où les attentes sociales, les relations de couple et de pouvoir sont en constante redéfinition. Habile, Östlund accentue l’absurdité et le malaise de la situation grâce à une utilisation grinçante des lieux, à l’image de ces portes d’ascenseur qui s’ouvrent et se referment sans cesse sur Carl.

En déplaçant la seconde partie de son film sur un yacht d’ultra-riches, Östlund met en grande partie de côté le jeune couple, avant même que nous ayons pu apprendre à connaître Yaya, privilégiant un portrait de groupe aussi subtil qu’un éditorial de Richard Martineau. De Dimitri, l’oligarque russe grossier et bruyant, au vieux couple anglais fabricant d’armes en passant par les employé·e·s soumis·e·s au moindre désir de la clientèle, tous les clichés y passent. Le cinéaste nous a habitué·e·s à cette entrée en matière superficielle. Mais cette fois-ci, ses personnages stéréotypés ne prennent pas d’autres dimensions. Ils ne sont que l’image exécrable attendue d’eux, observés par Östlund avec un amusement sadique de moins en moins percutant. Fidèle à ses habitudes, il va toutefois profiter d’un ultime retournement de situation sous forme de film de survie pour inverser sans surprise la hiérarchie sociale établie. Loin d’agir comme un révélateur permettant de nous interpeller sur notre propre participation au monde, cette dernière partie procède avec la même distance désintéressée et simpliste. Autrefois source de complexité, la longueur excessive des scènes n’apporte plus rien, à l’image de ce moment prévisible lors duquel Dimitri enlace interminablement le corps de sa femme échouée pour reprendre au cadavre de précieux bijoux.

La force du système néolibéral a toujours résidé dans son aura d’inévitabilité, d’état des choses impossible à changer. Cette perception dangereuse se nourrit simultanément de l’opacité volontaire des structures financières et politiques en place, mais aussi d’une vision réductrice des classes sociales comme des entités immuables, uniformes et irréconciliables. Avec son dernier film à recette, Östlund ne cherche plus à gratter sous la surface de ce discours dominant qu’il met en scène. À l’inverse, il s’amuse à nous dire que l’être humain, quelle que soit sa nature, ne se définit que par le rapport de pouvoir qu’il possède. Profondément déshumanisant, son Triangle of Sadness propose une vision – au sens strict – merdique de notre monde. Mais pire encore, il invite à le laisser tomber avec indifférence. Espérons que le satiriste qu’il fut n’en restera pas là.


4 novembre 2022