Critiques

Tu dors, Nicole

Stéphane Lafleur

par André Roy

Après son conte d’automne (Continental, un film sans fusil) et son conte d’hiver (En terrains connus), Stéphane Lafleur nous offre cette fois son conte d’été. On y retrouve la richesse de ses choix esthétiques : lenteur, personnages comme en état d’apesanteur, mise en scène placée sous le signe de l’économie, priorités données au plan large, mélange indirect des registres entre réalisme et poésie, espace socio-temporel indéfini, etc. Ainsi qu’une même proposition narrative : des êtres pris dans les rets de la solitude, avec leur asociabilité, leur incapacité à communiquer, leur quête nonchalante d’un sens à un moment de leur vie, qui s’avère inachevée ou échouée. Et comme dans les précédents films, teintés de comique et de funeste, une même vision des êtres et des choses dans laquelle des individus semblent prendre le chemin d’un destin déjà avorté : entre échec et désœuvrement.

Dans Tu dors Nicole, le cinéaste accentue ces partis pris scénaristiques et plastiques. Il y investit le même territoire, la banlieue, mais cette fois par un temps chaud d’été. Physique par son jardin et sa grande maison, ce territoire n’est pas tant incrusté dans un temps qui semble passé, écoulé ou fini que dans un hors-temps dont le choix du noir et blanc vient renforcer la perception. Ce qui rend encore plus d’une étrange étrangeté – que dans En terrains connus ¬– ce territoire, c’est qu’il apparaît comme un non-lieu, un bout de pays (le Québec?) à l’abandon.

Justement, sommes-nous au Québec ? Entre le premier et ce troisième film de Lafleur, quelque chose de concrètement lié à l’espace québécois s’est peu à peu dilué – mais nous sommes par contre bel et bien en Amérique. Le décor est présenté comme un cliché, une toile de fond devant laquelle se déplacent des jeunes femmes et des jeunes hommes qui ont l’air de désirer l’invisibilité, de vouloir être aspirés par le vide. Pas de pensées chez eux, ni de passions, ni de fureur de vivre dans les micro-événements qu’ils se forgent. Nicole (Julianne Côté au jeu aussi élégant que rentré), son amie Véronique (Catherine Saint-Laurent excellente), son frère Rémi (Marc-André Grondin, parfait) et ses copains, dont JF (Francis La Haye à la présence forte), ont du temps à perdre ; les parents sont partis et ils ne savent pas trop quoi faire de leur corps. Ils sont désoccupés, presque végétatifs. Avec toutefois quelques lueurs de vie. Ainsi, Nicole envisage d’aller avec Véronique en Islande (elle partira seule) tandis que Rémi essaie encore une fois de réorganiser son band. Ils se parlent peu, les bouts de phrases qui s’échappent de leur bouche sont banals, d’un quotidien dérisoire. Leurs rêves sont petits, leur emploi du temps distendu, leurs relations dépourvues de toute folie ou d’acting out. Ils sont à la fois insouciants et indifférents. L’avenir est loin ; le proche, indéfini. Ils sont en errance. Chacun de leur monde est parallèle aux autres.

Le film en serait lassant, déprimant s’il s’en tenait à cette pure description distanciée de l’état de vie de ces jeunes désœuvrés dans la vingtaine, repoussant leur entrée dans le monde adulte. Mais comme on retrouve la touche, le style habituels de Stéphane Lafleur, le film ne l’est pas. Le cinéaste introduit moins des changements de ton que de légères et subtiles perturbations narratives : Nicole, qui travaille dans une boutique de produits recyclés, vole des vêtements ; baby-sitter, elle a la garde d’un garçon de dix ans qui a la voix d’un adulte et tient un discours amoureux particulièrement profond. Des saillies drôles comme des comportements inusités imprègnent ce récit d’un été d’une humanité toute en délicatesse. Tous les éléments, tant le choix de mise en scène que celui des plans et du cadre, agencés à la perfection, allègent cette tragicomédie sur l’aliénation et l’indifférence, qui aurait pu tourner en vision satirique ou cynique. C’est que, entre le désarroi et le mal-être, entre l’ennui et le laisser-aller de ces jeunes gens, le cinéaste creuse un espace accueillant pour le spectateur : quelque chose qui est de l’ordre l’invite intime, de l’ambiance dolente, du partage langoureux du temps et de l’espace. Exceptionnel, ce mélange magique de la forclusion (les personnages sont comme en exil d’eux-mêmes, de leur famille, de leur territoire) et de l’ouverture (personnages tout compte fait sympathiques, chiots en apprentissage de la vie). Mais c’est la marque singulière de Stéphane Lafleur, qui s’affirme encore fortement ici, touche et emporte notre adhésion.

Texte paru initialement dans le numéro 168 de la revue 24 Images.

 

La bande-annonce de Tu Dors Nicole


21 août 2014