Critiques

Un amour impossible

Catherine Corsini

par André Roy

Claire Denis a écrit avec Christine Angot, Un beau soleil intérieur. Peut-être aurait-il fallu qu’elle soit aux commandes de l’adaptation du roman de la même Angot, Un amour impossible, pour raconter le destin de deux femmes dans leur rapport à la domination masculine et lui insuffler cette cruauté qui fait la richesse, entre autres, des livres de la romancière. D’autant que ce livre est entièrement autobiographique. La réalisatrice a plutôt opté pour l’empathie en suivant pourtant très fidèlement le récit d’Angot. Elle a changé certains pronoms (Pierre devient Philippe et Christine, Chantal), mais s’en est tenue à l’adaptation sensible et modeste du roman. Elle a déplacé l’angle d’approche en s’attachant à décrire sobrement l’amour sur le long terme entre Rachel et Philippe, tout en ne négligeant pas l’histoire d’émancipation sociale et sexuelle.

Rachel vient d’un milieu populaire, tandis que Philippe est un bourgeois, intellectuel. Enceinte, elle décide de garder l’enfant, Chantal, que Philippe refuse de reconnaître comme sa fille ; elle brave ainsi les tabous et interdits de l’époque qui pèsent sur les mères célibataires. Malgré leur différence sociale et les difficultés qu’ils rencontrent, les amoureux ne cessent de se retrouver et d’être attirés l’un par l’autre. Pourtant, la naissance de Chantal les éloignera petit à petit. Philippe refait sa vie, se marie, a trois enfants, tandis que Rachel élève seule sa fille, l’entourant de tout l’amour possible. Aveuglée par les sentiments qu’elle ressent encore pour Philippe, elle le laisse revenir de manière épisodique dans sa vie et s’immiscer dans celle de Chantal, celle-ci tout heureuse de retrouver et de fréquenter les week-ends un père attentionné. Mais en fait, ce dernier en profite pour violer sa fille, qui n’en dit rien à sa mère. Les relations entre Chantal et Rachel se font douloureuses jusqu’à une explication finale.

La cinéaste a divisé en deux parties cette histoire d’amour non réconcilié qui se déroule sur quarante ans. Une double histoire d’amour puisqu’elle concerne la mère et la fille ayant une relation avec le même homme. Dans un premier temps, Corsini s’attache à Chantal, à sa vie comme enfant et jeune fille dans les années 1950 et 60, décrivant une campagne rieuse et une paisible ville, Châteauroux. Le monde semble sans conflits. Rachel occupe un poste de secrétaire, mais poursuit son ascension sociale comme le dicte cette époque des Trente Glorieuses en étant nommée à un poste plus important à Reims. Avec les années, l’insouciance et l’euphorie de la jeunesse cèdent le pas aux désillusions et aux mortifications, que la réalisatrice traduit avec vivacité ; elle n’oublie pas de souligner le désir de réussite sociale et financière des classes populaires, ce que viendra exacerber la fréquentation de Rachel avec ce bourgeois de droite qu’est Philippe.

La deuxième partie qui s’étend elle aussi sur une vingtaine d’années se fait plus sombre, plus clivante. Rachel devient esseulée et surtout de plus en plus déprimée par la relation que sa fille a avec son père. Elle ignore tout du drame qui se joue dans son dos, mais s’inquiète de l’apparente chaleur de cette relation à laquelle elle ne peut pas participer. Viendra l’heure de l’explication de la fille avec sa mère, qui paraîtra superflue pour le spectateur qui sait déjà tout de cet inceste, mise à part la volonté de la fille — et de la cinéaste! — de lier son histoire — et de l’universaliser — à l’oppression des hommes sur les femmes, à leur statut intouchable, surtout s’ils viennent d’une autre classe. Une histoire donc de violence où la liberté des femmes est ici trahie (Rachel et Chantal pensaient vivre au-dessus des lois sociales). Tout ne serait donc qu’illusion, ce qu’accentuent un peu lourdement cette explication et l’atmosphère sinistre qui s’en dégage. Cette conclusion assez ennuyeuse gâche le plaisir que nous avions pris à cette reconstitution subtile d’époques et de paysages, à ce portrait tout en nuances de deux femmes — que Catherine Corsini semble, tout à coup, flouer. Dommage.

 

France/Belgique, 2018. Sc. Réal. Catherine Corsini. Scén. Catherine Corsini et Laurette Paulmanss. Ph. Jeanne Lapoirie, Mont. Frédéric Bellehaiche, Mus. Grégoire Hetzel, Int. Virginie Efira, Neils Schneider, Estelle Lescure, Jehnny Beth, Coralie Russier, 135 min Dist. Axia Films


9 avril 2019
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