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Critiques

UN DERNIER POUR LA ROUTE

Francesco Sossai

par Charlotte Lehoux

Carlobianchi et Dori sont deux quinquagénaires abîmés et indolents. Ils nous paraissent presque tout droit sortis d’un film de Fellini, comme si les Vitelloni avaient été catapultés au 21e siècle, avec quelques rides en plus. Sans but particulier, sauf l’ambition juvénile de boire un dernier verre inlassablement permutable et d’aller chercher un mystérieux Genio à l’aéroport de Venise, ils conduisent (saouls, évidemment) dans un nord de l’Italie froid, presque hostile. Avec Un dernier pour la route, le réalisateur Francesco Sossai reprend certains motifs classiques de la comédie italienne pour mieux les opposer à un présent désillusionné. Dialoguant ouvertement avec Fellini, mais aussi avec Le fanfaron de Dino Risi, Sossai en réactive autant les figures que les mouvements. Errance masculine, refus de la maturité et trajets sans destination traduisent une ironie aussi drôle que triste devant une Italie devenue incompréhensible, illisible. Le voyage ne mène plus nulle part et la gueule de bois est interminable. Les routes de la Vénétie sont vidées de toutes promesses.

Le récit suit donc Carlobianchi (Sergio Romano) et Dori (Pierpaolo Capovilla) dans leur périple alcoolisé, bientôt rejoints par Giulio (Filippo Scotti), un jeune étudiant en architecture qui devient à la fois leur témoin, leur contrepoint et peut-être l’ultime possibilité d’un regard émerveillé sur le monde. Ce triangle amical permet à Sossai de faire émerger progressivement le véritable sujet du film : l’effondrement inévitable et silencieux de l’humanisme italien au profit d’une uniformisation néolibérale qui vide les lieux de leur mémoire, et les êtres de leur désir. Si Giulio se fait au départ le compagnon réticent des épicuriens éméchés, il succombera peu à peu à l’insouciance de ses camarades. Et si Carlobianchi et Doriano se révèlent certes usés, alcooliques, presque antipathiques par moments, la sincère complicité dont ils font preuve et leur attendrissante maladresse parviennent à leur conférer une candeur touchante qui empêche le film de se refermer sur son propre cynisme. Ainsi, le regard que le jeune étudiant porte sur ces deux hommes est aussi le nôtre, et nous oscillons sans cesse entre fascination et incompréhension, avant de basculer définitivement vers la tendresse.

3 hommes dans une entrée sous forme ovale

Alors qu’en filigrane, des retours vers le passé viennent raconter l’histoire des vieux routiers, qui jadis commettaient des vols réguliers dans une usine de leur village, ce passé est surtout exploité pour dépeindre un présent vide de tout sens. Le constat social dressé par Sossai est incarné par cette génération ouvrière fatalement écrasée par les crises économiques successives des décennies précédentes, et désormais incapable d’habiter le présent. Mais le réalisateur évite soigneusement le piège de la nostalgie réactionnaire. Les femmes, largement absentes du récit, signalent d’ailleurs le caractère clos et épuisé de cet univers masculin en fin de parcours. Les Carlobianchi et Dori de ce monde ne dominent plus rien ; ils errent parmi les ruines d’un modèle social qui les a eux-mêmes rendus obsolètes.

Tantôt audacieuse (enchaînement de plans très serrés, couleurs exubérantes et musique omniprésente), tantôt retenue, lorsqu’elle laisse simplement durer les silences, les temps morts et les longs trajets en voiture, la mise en scène de Sossai épouse constamment l’étrange épuisement débridé de ses personnages. La caméra, à l’image de son scénario, est tiraillée entre l’euphorie désordonnée de l’ivresse et la lourdeur d’une gueule de bois, et réussit à faire cohabiter agitation et vide dans un même mouvement. C’est ce tiraillement qui confère au film un rythme singulier, presque alangui, où les détours finissent par importer davantage que la destination elle-même. Car, finalement, il se passe très peu de choses dans Un dernier pour la route. Le film assume d’ailleurs sa dimension quasi anecdotique, et préfère habiter pleinement l’errance de ses personnages, plutôt que de la résoudre artificiellement.

Nous sommes bien loin des représentations lumineuses, touristiques, auxquelles un certain cinéma italien nous a habitués. Sossai privilégie les zones périphériques, les stationnements déserts, les routes secondaires et les bâtiments industriels anonymes, composant un territoire dévitalisé où l’architecture semble avoir perdu jusqu’au souvenir d’une quelconque vitalité. Les paysages traversés par les personnages deviennent ainsi les traces visibles d’un monde uniformisé, transformé par une logique moderne qui efface peu à peu la mémoire des lieux.

Avec Un dernier pour la route, Sossai signe un film de déambulation désenchantée qui, sous ses allures de chroniques alcoolisée et dérisoire, parvient à brosser le portrait aussi amer qu’humoristique d’une Italie contemporaine en déroute.Malgré cette fatigue qui imprègne ses personnages comme ses paysages, le cinéaste refuse toutefois de s’abandonner au désespoir. Dans les gestes maladroits de Carlobianchi et Dori, dans leurs conversations absurdes, leurs disputes répétitives et leur manière obstinée de continuer à rouler sans destination précise, subsiste encore une forme de chaleur humaine fragile mais entêtée. Là est toute la beauté du film : Sossai ne cherche jamais à transformer l’errance de ses personnages en grande révélation existentielle. Et dans cette absence même de résolution, Un dernier pour la route trouve une vérité profondément touchante. Derrière la gueule de bois et les routes sans fin, le film raconte finalement une chose toute simple : la nécessité, même vacillante, de continuer à chercher un peu de compagnie au milieu d’un monde devenu méconnaissable.


12 mai 2026