Critiques

UN ÉTÉ COMME ÇA

Denis Côté

par Fanie Demeule

« Ce n’est pas une thérapie, vous n’êtes pas malades. Voyez ça comme des vacances. » C’est ce qu’annonce Mathilde, la directrice de recherche (Marie-Claude Guérin), aux trois participantes fraîchement arrivées à la luxueuse demeure nichée dans la nature estrienne bucolique, où elles passeront 26 jours aux côtés de la professeure Octavia (Anne Ratte-Polle) et du travailleur social Sami (Samir Guesmi). En effet, la troublée Léonie (Larissa Corriveau), la délurée Geisha (Aude Mathieu) et l’artistique Eugénie (Laure Giappiconi) sont reliées par un même trouble « d’hypersexualité » – un diagnostic que les intervenant·e·s n’espèrent pas guérir, mais qu’iels veulent plutôt explorer en leur compagnie et avec leur consentement.

Si l’on se fie aux entrevues réalisées par Denis Côté, ce dernier avait pour volonté de réaliser un quatorzième long métrage traitant de « la sexualité » des femmes, un sujet selon lui sous-représenté dans le cinéma québécois. Comment Côté se démène-t-il pour approcher ce sujet qui, comme il le reconnaît, ne lui était pas personnellement familier, tout en sachant d’emblée qu’une frange du public ne sera pas très favorable à l’idée qu’un homme dépeigne (encore une fois) les sexualités des femmes à l’écran ? Plus encore, la sexualité est-elle bien le cœur de sa proposition finale, laquelle a d’ailleurs été retenue pour la compétition officielle de la Berlinale 2022 ?

Revenons un peu sur le personnage de Sami, le travailleur social sympathique et discret, unique homme présent à la maison de repos. Le seul « pénis », comme le désigne Eugénie. Cette figure de l’aidant non professionnellement qualifié peut faire écho à la posture du cinéaste lui-même qui, à défaut d’expérience propre, veut pallier ses angles morts en s’entourant de femmes dans ses démarches de création (avis de sexologues et des actrices) et de tournage (consultant·e·s en intimité). La démarche artistique prudente et consciente de Côté transparaît à l’écran, résultant en des scènes mesurées et des images calculées, qui se détachent de toute forme d’érotisme ou même de voyeurisme. Il apparaît assez clairement que Côté, tout comme son alter ego fictif Sami, cherche à plaire à un public qu’il présume méfiant. On pourrait même avancer qu’il tente surtout de ne pas déplaire. Or, c’est cette question du « plaire » et du « déplaire », laquelle revient souvent dans la bouche des personnages, qui semble s’imposer au-delà même de la question sexuelle.

Si Côté tente d’évacuer toute charge érotique de son œuvre, un cliché sexiste lié aux représentations des sexualités féminines persiste tout de même. D’une part, la proposition ne parvient pas à s’émanciper d’un certain regard médical sur le corps des femmes, d’abord parce que l’« hypersexualité » des résidentes est présentée en comorbidité avec d’autres troubles de santé mentale (évoqués sans être explicitement identifiés). D’autre part, le jeu surexpressif des actrices, aux manières frondeuses et dramatiques, aux corps tantôt tordus, tantôt extatiques, n’est pas sans rappeler les images spectaculaires de la Salpêtrière datant de la fin du 19e siècle.

Un été comme ça semble vouloir nous rapprocher de l’intimité des personnages. Les gros plans sur les visages et les corps abondent et nous confrontent à leurs micro-expressions. Le procédé, d’abord hypnotique dans la scène d’ouverture, finit par lasser lorsqu’on se bute scène après scène à l’imperméabilité des masques des visages, lesquels apparaissent paradoxalement distants, ce qui entrave toute incursion dans leur intériorité. À certains moments, on entre pourtant subtilement (quoique timidement) dans les visions des trois résidentes : certains indices comme les cadres morcelant les corps de leurs amants sans tête – qui ne sont que sexe – donnent une certaine mesure de leur manière d’appréhender les relations sociales et l’Autre.

Bien que Côté pratique un cinéma volontairement anti-psychologique depuis ses débuts, on pourrait être tenté d’imaginer que sa plus récente œuvre se prête à une lecture psychologisante. Or, elle s’avère nettement plus psychanalytique, parlant par énigmes, suggérant la psyché des personnages via des images et scènes symboliques, voire oniriques. On pense entre autres à la sève séminale de l’arbre avec laquelle s’amusent Léonie et Geisha, à la figure du hibou prédateur contemplé au clair de lune, à la tarentule géante qui surgit devant Octavia durant une séance de masturbation. D’ailleurs, l’usage du démonstratif « ça » dans le titre Un été comme ça invite potentiellement à tracer un parallèle avec le « ça » freudien. Il signale aussi peut-être une démarche artistique s’apparentant davantage au constat qu’à l’enquête approfondie. « Un été comme quoi ? », avons-nous envie de demander. Et c’est justement à nous qu’il revient d’interpréter les indices (souvent nébuleux) et de tirer les conclusions. Une certaine frustration liée à cette retenue, ce flou plus précautionneux que véritablement artistique, peut être engendrée ; j’ai espéré en vain une percée, un éclat dans cette approche cryptique qui peine à prendre vie.

Au terme des 26 jours de « vacances », le bilan correspond à l’hypothèse d’introduction : il n’y a pas de conclusion ni au séjour ni au film. Et comme annoncé d’entrée de jeu, les résidentes n’ont pas trouvé guérison, si ce n’est cet apaisement touchant lié à la sororité éphémère qui s’établit graduellement entre les trois femmes. En revanche, la guérison se loge peut-être du côté des accompagnateur·trices, qui paraissent repartir avec des apprentissages inédits inspirés par les résidentes. Et c’est ici que s’ouvre une zone d’ambiguïté fort intéressante, puisqu’on se demande, en fin de compte, qui a soigné qui. La situation d’isolement doublée de la confusion des rôles soignant·e/soigné·e rappelle d’ailleurs la dynamique relationnelle observable dans Persona (1966) de Bergman, les huis clos de l’île suédoise et de la maison de repos estrienne se faisant écho. La finale douce-amère d’Un été comme ça comporte sans doute l’un des éléments les plus réussis du film, soit la mise en contraste des résidentes avec leurs thérapeutes, les unes placées du côté de la fougue, de l’effusion de joie et de la passion, les autres du côté de la tempérance, de la gêne et de l’inertie. Ce contraste qui renverse les idées reçues nous invite à remettre en question nos compréhensions de la maladie et du trouble de santé mentale. Dénuée de ton moralisateur, il s’agit d’une fin adroite qui, à défaut de redresser tous les écueils de l’ensemble du film, vient peut-être ultimement soigner le regard de la perception publique à l’endroit de ce qu’on considère péjorativement comme étant un « déséquilibre mental ». On regrette toutefois que le reste du long métrage n’ait pas abondé de manière plus affirmée et assumée dans ces zones audacieuses, au risque de déplaire.


18 août 2022