Critiques

UN MONDE

Laura Wandel

par Jérôme Michaud

Dès l’ouverture de Un monde, on entre dans le vif du sujet, sans scène d’exposition, alors que la jeune Nora pleure à chaudes larmes dans les bras de son frère, puis de son père. On comprend qu’il s’agit de sa première journée d’école et qu’elle s’apprête à découvrir un nouvel univers, pour le meilleur et, surtout, pour le pire. Le premier long métrage de Laura Wandel fait vivre de près l’apprentissage d’un nouvel environnement, à travers un exemple universel et frappant, puisque tous les enfants manquent cruellement d’outils et d’expériences de vie lorsqu’ils entament leur parcours scolaire. Par une mise en scène méticuleusement réfléchie, la cinéaste belge parvient à nous faire ressentir le cheminement psychologique et émotionnel de Nora à l’aide d’une approche immersive ancrée dans les limites de l’école et de sa cour.

Si le film ne quitte jamais le point de vue de Nora, l’intrigue principale tourne quant à elle autour de son frère aîné, Abel, victime d’intimidation et de violence. De prime abord, le sujet n’apparaît donc pas d’une grande originalité et la forme choisie n’est pas non plus inusitée, quoique l’insistance dont Wandel fait preuve pour la maintenir sans relâche du début à la fin est plutôt rare. Non loin des Dardenne, mais plus près encore du travail de László Nemes dans Le fils de Saul (2015), la cinéaste isole en permanence sa jeune actrice à l’écran. Positionnant la caméra à sa hauteur, elle la cadre en plan assez serré, mettant en valeur son visage et ses émotions. Elle utilise également une longue focale afin de réduire la profondeur de champ et de rendre l’environnement entourant Nora flou. Lorsque l’objectif fait le point sur autre chose qu’elle, c’est pour accompagner son regard et montrer ce qu’elle perçoit. Ces choix de mise en scène limitent considérablement l’importance des autres personnages et évacuent la possibilité d’une analyse sociologique des situations vécues par Nora. Néanmoins, loin de nuire au film, ce parti-pris privilégie l’observation minutieuse de l’évolution psychologique d’une jeune fille qui n’a de cesse de tenter de trouver sa place au sein d’un monde aussi ordinaire que cruel.

Dans un premier temps, la cinéaste dépeint un milieu scolaire chaotique et habité par la constante cohue sonore d’enfants en hors champ. À cette cacophonie oppressante s’ajoutent les mauvais traitements subis par Abel. Face à l’indifférence des autres élèves et à l’aveuglement du personnel, Nora tente d’abord d’apporter de l’aide à son frère. Mais ses actions n’ont souvent pas l’effet désiré, empirant la situation déjà insoutenable d’Abel. Si ce nouvel univers ébranle Nora, qui peine à sortir de son mutisme, cette dernière parvient néanmoins à s’adapter peu à peu, s’intégrant même à un groupe d’amies. Mais l’équilibre demeure fragile. Oscillant entre ces deux pôles, Wandel dévoile subtilement toute la complexité des interactions sociales, quelquefois cruelles, que vivent les enfants. Tomber d’une poutre en la traversant peut par exemple faire perdre l’occasion à Nora d’assister à la fête d’une amie. La cinéaste laisse ainsi entrevoir que la cour d’école met déjà en place tout un système de relations de pouvoir où les rôles peuvent parfois se renverser en un clin d’œil. Soutenu puis rejeté par sa sœur, Abel passera d’intimidé à intimidateur, incapable de développer un rapport sain aux autres. Lucide, Wandel ne porte aucun jugement. Sa mise en scène immersive privilégie plutôt une superposition de microévénements, laquelle matérialise leurs conséquences à long terme sur le développement psychologique et social de tout individu.

En analysant aussi finement un moment charnière de la vie, Un monde présente une série de comportements qui ne se limitent pas à la cour d’école. L’enfermement dans ce lieu unique permet alors de faire écho à tout autre endroit de vie et de travail. On retrouve dans ceux-ci les mêmes enjeux et les mêmes difficultés d’adaptation lors de l’intégration à une nouvelle sphère. Le « monde » dont Wandel souhaite nous parler est plus largement le nôtre. La cruauté présente dans les relations interpersonnelles dépasse largement les frontières scolaires et le film rappelle avec brio que les rapports de force sont tristement constitutifs de l’interaction humaine. Sous des apparences minimalistes, Un monde cherche finalement à dresser un portrait complexe des paradoxes indescriptibles qui régissent notre rapport aux autres.


1 mars 2022