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Critiques

UN POÈTE

Simón Mesa Soto

par Bruno Dequen

Dès quil sapitoie sur son sort, ce qui lui arrive presque tout le temps, Oscar Restrepo (Ubeimar Ríos) a la même image en tête : le visage, en noir et blanc austère, dun jeune homme barbu, le regard fixé sur lobjectif avec lair aussi jovial que Dostoïevski. Certes, il est difficile pour Oscar de ne pas jeter régulièrement un œil à ce portrait du poète José Asunción Silva. Il constitue la seule décoration de la chambre spartiate que le quinquagénaire colombien occupe chez sa mère depuis quil a abandonné lenseignement et la poésie pour se consacrer à lalcool. Mais on comprend bien vite que la figure dAsunción Silva, devenu une icône littéraire plusieurs années après son suicide à l’âge de 30 ans en 1896, accompagne les pensées dOscar à longueur de journée. Pour notre poète dépressif, Asunción Silva, qui orne également les billets de cinq pesos quil emprunte à sa mère ou à sa fille pour boire, est le modèle à suivre, contrairement à ce vendu de García Márquez, qui ose safficher post-mortem sur les billets de cinquante. Le second long métrage de Simón Mesa Soto ne perd pas de temps à nous embarquer dans le quotidien pathétique dOscar. Tourné dans un 16 mm sobre et porté par une écriture qui navigue habilement entre la comédie satirique et le drame psychologique, Un poète réussit le petit exploit de nous attacher au sort dun des personnages les plus spectaculairement piteux du cinéma contemporain, tout en dressant un portrait au vitriol de lhypocrisie bien-pensante du monde de lart.

Avant toute chose, rendons à César ce qui lui revient. Limpact dUn poète est en grande partie lié à la performance dUbeimar Ríos. Petit, les épaules voûtées, le visage trop large, une gueule de clown triste qui ne sinvente pas, Ríos transmet une intense énergie singulière dans ce premier rôle à l’écran qui alterne entre introspection et burlesque. Homme-enfant insupportable, dune sensibilité à fleur de peau, incapable d’évoluer dans des zones qui ne sont pas liées soit à une forme dapathie complaisante, soit à un enthousiasme éthylique temporaire, lOscar dUbeimar Ríos est à la fois prévisible et inattendu. Dun côté, comme tout chômeur dépressif et alcoolique, il ne surprend plus ses proches. Sa mère a beau lui dire de ne pas emprunter sa voiture et de ne pas boire, les coupes abruptes du montage effectué par le cinéaste soulignent linéluctabilité et la nature répétitive des actions dOscar. De lautre, comme lui dit sa fille malgré toutes les critiques quelle peut émettre envers son perdant de père, Oscar demeure foncièrement une bonne personne, dont lempathie, lorsquil parvient à sortir la tête de son nombril de poète torturé, a peu d’égale.

famille colombienne regarde la caméra

Si le cinéma, le théâtre et la littérature nont pas été avares de personnages dartistes ratés, Un poète parvient néanmoins à se distinguer grâce à la complexité du regard quil porte sur le cercle vicieux dans lequel senfonce Oscar. Ce dernier na dyeux que pour Asunción Silva et aime rappeler lobsession dOscar Wilde pour les liens entre souffrance et création. Au-delà du cliché, Mesa Soto montre subtilement à quel point ce fétichisme convenu et persistant de la figure de lartiste maudit est à la fois source de comparaison et dangoisse, béquille de déresponsabilisation et élément de diversion pour Oscar. Il admire sincèrement et instrumentalise ses idoles tragiques à parts égales. Et une grande part de lhumour du film réside dans le fait que personne nest dupe autour dOscar. Entre son collègue prétentieux qui lui affirme quil lui manque le talent – et le travail – pour prétendre au titre dartiste maudit, le modérateur et les spectateurs dune table ronde qui lèvent les yeux au ciel lorsquil s’éternise sur sa nature de poète au lieu de lire un poème, sa sœur qui lui rappelle sans cesse quil nest quun enfant gâté dont les envolées dramatiques ne sont pas crédibles, et sa propre fille qui lui avoue quil ne lui inspire que de la pitié, le pauvre Oscar nest pas ménagé par ses proches. Seule sa mère, discrète et de peu de mots, ne voit que le petit enfant au cœur dor quil a toujours été.

Avec larrivée dans le récit de Yurlady (Rebeca Andrade), une adolescente timide et brillante, issue dun milieu défavorisé, quOscar décide de prendre sous son aile lors dun mandat de cours de poésie, le film devient une sorte danti-récit dapprentissage. Dabord, les mésaventures de Yurlady et Oscar lors dun festival de poésie donnent loccasion à Mesa Soto de ridiculiser avec férocité toute la prétention et linstrumentalisation sociale des milieux artistiques privilégiés (on les aime, les pauvres qui écrivent sur la pauvreté). Et la satire n’épargne personne, incluant la famille de Yurlady, capable de revenir rapidement sur ses principes dès quun peu dargent est en jeu. Miraculeusement, Un poète évite pourtant de tomber dans une misanthropie facile. Par petites touches, il nous invite plutôt à basculer progressivement dans une forme de fable humaniste lucide portée par les regards de Yurlady et de la fille dOscar. Face à tant dadultes qui sinventent un monde, pour le meilleur mais trop souvent pour le pire, les deux jeunes femmes invitent à prendre le monde tel quil est, sans jugement et, surtout, sans hypocrisie. Tout ne peut pas être réparé, le moindre contact ne se transforme pas nécessairement en amitié à vie ou en relation de mentorat mémorable. La vie, contrairement aux idéaux poétiques dOscar, va rarement répondre à ces désirs dabsolus. Être là pour quelquun ne signifie pas nécessairement la naissance dun lien fusionnel. Seule l’écoute compte. En sortant de lui-même, Oscar deviendra peut-être enfin un grand artiste maudit, mais il sera assurément un homme meilleur.


5 février 2026