UN RENVERSEMENT
Amélie Hardy
par Laurence Olivier
Pour son premier long métrage, Amélie Hardy s’est intéressée à l’expérience qu’ont les femmes de la politique québécoise. On l’imagine bien, ce milieu hautement médiatisé et coupe-gorge ne pardonne pas, les doubles standards abondent, et lourdes sont les exigences qui pèsent tout particulièrement sur les femmes. Les histoires racontées ici, nous les avons, pour la plupart, déjà entendues ; cependant, leur impact tient à ce qu’elles se trouvent rassemblées et portées par des figures importantes appartenant à plusieurs générations, toutes organisations et tous partis confondus, dont les témoignages mis bout à bout ont un effet démultiplié. Si la forme du documentaire reste plutôt sage, son sujet demeure des plus importants, qui plus est à la veille des prochaines élections générales provinciales au Québec.
Habilement, Un renversement s’ouvre avec une anecdote racontée par France Bélisle, la première femme à occuper le poste de mairesse de Gatineau (2021-2024), qui dit qu’elle ne s’était jamais considérée comme féministe avant d’être élue. Elle rapporte que, lors de discussions avec son équipe de campagne, elle disait ne pas vouloir jouer « la carte femme » ; elle désirait plutôt mettre de l’avant ses compétences et ses idées – comme, imagine-t-on, toute personne ayant une identité minorisée souhaiterait être reconnue pour ses talents et non en ce qu’elle contribue à la « diversité de façade ». Cependant, une interaction avec un citoyen lui a fait comprendre l’importance symbolique de son élection, le père expliquant à sa fillette que tout ceci est maintenant possible pour elle aussi. Si l’on reconnaît cette histoire classique du plafond de verre que l’on brise pour les autres, ce qui est intéressant ici est le virage idéologique entrepris par Bélisle, que l’on peut par extension imaginer être celui des autres femmes qui seront interviewées après elle : si l’on n’entre pas en politique déjà féministe, on le devient.
Les interventions qui suivront proviendront de voix aussi diverses que celles de Monique Jérôme-Forget, Marwah Rizqy, Louise Harel, Manon Massé, Émilie Foster, Marjolaine Étienne, Catherine Fournier, Véronique Hivon, Pauline Marois et Françoise David. L’inclusion de la correspondante parlementaire Jocelyne Richer, seule non-élue à la table, offre un regard externe et englobant sur les expériences des politiciennes (elle est l’autrice du livre Le sexe du pouvoir. Pouvoir au féminin : élues et ex-élues brisent le silence, 2024). En intégrant patiemment chacune des intervenantes (certaines n’arrivent, stratégiquement, qu’aux deux tiers de la durée), le documentaire s’égrène au fil d’un abécédaire qui introduit chaque bloc thématique par un mot-clé, parfois un feu forcé (par exemple, « B comme bras de fer », « H comme hégémonie », ou, de façon plus sibylline, « Z comme zone de passage »). Formellement, le film s’habille d’une sobriété assumée dans ses plans d’entrevues : un noir et blanc riche, superbement éclairé (direction photo de Myriam Payette) ; un design graphique à la fois fort dans son impact et délicat dans ses lignes. Si cette sobriété est comparée, à la fin du film, à celle que choisissent de revêtir certaines femmes dans l’arène politique, c’est qu’elle « vise à dépouiller le message de tout artifice ». Ces plans simples ont beaucoup plus d’impact que toutes les séquences « illustratives » extrêmement esthétisées, qui relèvent du b-roll et dont l’accumulation devient lourde, notamment par l’usage systématique du ralenti : femmes dans divers contextes (religieux, sportifs, ouvriers, scolaires, etc.) ; figurants et figurantes croqués dans la rue ou mis en scène dans des « lieux de pouvoir » ; plans flottants dans une Assemblée nationale désertée.

C’est donc avant tout aux propos que l’on porte attention, et aux parallèles qui sont occasionnés par la multiplicité des expériences rapportées. Ainsi, les générations distinctes mais aussi les milieux distincts, par exemple, de Monique Jérôme-Forget et de Marjolaine Étienne, offrent des contrastes fructueux. Marjolaine Étienne, qui est présidente de Femmes autochtones du Québec depuis 2021, raconte avoir été encouragée par son père à s’impliquer politiquement, les impacts de la colonisation ayant déséquilibré les rôles genrés chez les Premières Nations. Monique Jérôme-Forget, quant à elle, mentionne le fait qu’elle vient d’une famille où, au contraire, les femmes n’étaient pas incitées à prendre de la place, à occuper le pouvoir.
Plusieurs thèmes reviennent dans chacun des témoignages. Loin de créer un effet lancinant, leur accumulation rend chacune des itérations plus forte que la précédente. Il en va ainsi de toutes les variétés des doubles standards rapportés dans plusieurs entrevues : si les femmes montrent quelque émotion que ce soit, elles seront – contrairement aux hommes, à qui l’on permet tant la colère que la tristesse – immédiatement discréditées ; quelle qu’elle soit, leur apparence sera scrutée et toujours critiquée, donnant la ferme impression qu’elles sont d’emblée perdantes à ce jeu ; leur voix, qu’elle soit trop aiguë ou trop grave, trop agressive ou trop douce, n’est jamais adéquate. Ainsi, l’arène politique devient cette loupe qui grossit les inégalités qui traversent l’ensemble de la société. Et lorsque Pauline Marois rappelle l’attentat qu’elle a subi lors de son élection en tant que première femme première ministre du Québec, il est difficile de ne pas penser à la tuerie antiféministe de Polytechnique, et à tous ces hommes qui détestent les femmes. Le « reversement » du titre évoque donc ce retour de bâton (ou backlash), la réaction conservatrice que provoquent les avancées des droits des femmes.
Malgré ces constats accablants, des lueurs d’espoir et des appels à la mobilisation ne manquent pas d’apparaître, stratégiquement, vers la fin du documentaire. On applaudit la collaboration transpartisane dans l’acceptation de projets de loi qui profitent à toutes, et on souligne l’immense contribution de Pauline Marois à la création du réseau des Centres de la petite enfance (CPE), héritage qu’il est aujourd’hui important de protéger, comme si l’on oubliait le pivot que ces avancées ont constitué dans la lutte pour l’égalité. Françoise David, dont l’intervention se situe dans le dernier tiers du documentaire, permet, par son retour sur les gains historiques de la marche Du pain et des roses (1995), de proposer une mobilisation pour l’avenir. Alors qu’elle s’inquiète de la recrudescence d’un discours « franchement moyenâgeux » (pour ne pas dire fasciste) et de son impact sur la place des femmes dans la famille et en société (et, ajouterait-on, sur toutes les minorités : communauté LGBTQ, personnes racisées ou issues de l’immigration, etc.), le documentaire se clôt par une invitation à l’action qui ne s’adresse pas qu’aux femmes, mais aussi aux hommes, qui doivent jouer un rôle positif dans l’éducation des jeunes garçons.
En somme, à l’image de ces avancées législatives et sociales qui ont été permises grâce à la collaboration entre les femmes par-delà les lignes de parti, Un renversement trouve sa force dans la multiplicité de ses voix. Le film parvient à un équilibre entre la mise en lumière des obstacles qui existent pour les femmes dans l’exercice de leur influence, et les pistes de solution pour l’avenir – dans la reconnaissance et la protection des acquis du passé, dans la collaboration non partisane, et dans un engagement immédiat pour l’éducation des jeunes générations.
11 septembre 2026



