Critiques

Under the Silver Lake

David Robert Mitchell

par Cédric Laval

Adoubé par la critique en 2014 pour le brillant It Follows, David Robert Mitchell a eu droit, cette année, aux honneurs de la sélection officielle cannoise pour son dernier film, Under the Silver Lake. La cohérence de la trajectoire entre ces deux films tient, entre autres, à la façon dont le réalisateur utilise la référence intertextuelle (interfilmique) comme moteur de sa création. Dans It Follows, ce travail s’exerçait surtout à l’échelle d’un genre qu’il cherchait à renouveler, celui du film d’horreur ; dans Under the Silver Lake, il prend la forme d’un jeu de citations formelles et narratives qui font du cinéma la matière vive, réfléchissante, du scénario. On ne s’étonnera pas, dès lors, que l’intrigue se situe à Los Angeles, ni que le protagoniste principal aille, au détour d’une scène, à la rencontre des mythiques lettres de « Hollywood ». On peine à nommer « héros » Sam, ce personnage sympathique mais désœuvré, qui ne semble pas encore sorti de l’adolescence et cède au charme d’une voisine entrevue à la piscine. Sitôt rencontrée, la jeune femme disparait, au grand dam de Sam, qui mène l’enquête avec l’obstination d’un détective amateur doublé d’un complotiste convaincu pour qui tout se met à faire signe autour de lui…

Parmi les influences qui s’entremêlent, celle de David Lynch est sans doute la plus évidente. Comme dans Mulholland Drive, ce sont les marges du rêve doré hollywoodien qui intéressent le cinéaste. On retrouve aussi ce goût de l’intrigue labyrinthique, suspendue entre le fantasme et la réalité, et la jeune femme qui aboie semble tout droit sortie de l’univers de Twin Peaks. Mais à la différence de son illustre modèle, l’intrigue s’avère moins vénéneuse que ludique. Chaque fois qu’elle avoisine l’angoisse ou l’émotion, des dialogues à saveur parodique ou des situations burlesques viennent intimer au spectateur l’ordre de s’amuser avant tout, de ne pas prendre trop au sérieux l’histoire qui nous est contée. Cette désinvolture n’est pas sans risque, puisqu’elle rend possible le désinvestissement du spectateur dans une histoire aux circonvolutions presque épuisantes à force de s’enchainer sans trêve (épuisement surtout manifeste dans la dernière demi-heure du film). On n’est jamais très loin de l’exercice un peu vain du film bourré de références, qui ne semble carburer qu’au pastiche, du trip égoïste d’un petit génie du cinéma qui se ferait plaisir dans un méli-mélo onaniste de scènes hommages.

Et pourtant, force est de reconnaitre que l’empreinte du film dans la mémoire est réelle, que l’énergie de la mise en scène finit par emporter l’adhésion, épousant l’obsession paranoïaque de Sam par des ellipses déconcertantes, par des angles de vue sans cesse changeants, par la présence d’une bande sonore qui fait naitre les péripéties autant qu’elle les accompagne, un peu à la manière d’un Paul Thomas Anderson dans Magnolia. On peut aussi porter au crédit du réalisateur le choix d’Andrew Garfield pout interpréter ce sympathique loser, qui joue à merveille de sa silhouette dégingandée, aux poses cartoonesques, de son visage d’adolescent attardé qui aurait peur de grandir. Si It Follows prenait à bras-le-corps le thème de l’adolescence, Under the Silver Lake marque une nouvelle étape dans la trajectoire d’un cinéaste (d’un personnage) qui chercherait à se débarrasser d’une encombrante chrysalide pour devenir adulte. Dès lors, la cohérence de l’œuvre est moins à chercher dans l’histoire qu’elle déroule que dans la métaphore qu’elle incarne, celle d’un protagoniste en panne sèche dans son existence, qui devient l’avatar du cinéaste en panne d’inspiration. Ce parallèle est rendu manifeste dans l’une des premières séquences du film où Sam observe ses voisins à l’aide de jumelles (clin d’œil évident au Fenêtre sur cour de Hitchcock), opérant ainsi des effets de cadrage et des déplacements du regard qui découpent le réel. Les rebondissements multiples de l’histoire deviennent ainsi des pistes plus ou moins avortées d’un scénario qui se (dé)construirait sous nos yeux. Le rythme par à-coups, dont le réveil brutal du personnage, plongé en plein cauchemar, est l’une des figures récurrentes, met en lumière les affres de l’inspiration créatrice qui se heurte aux écueils de la logique narrative. La chambre même de Sam, envahie de magazines, de disques, d’indices visuels et de messages répertoriés sur des feuilles qui jonchent le sol, ressemble peut-être à l’espace de création d’un réalisateur / scénariste en phase de préparation pour son nouveau film.

De fait, lors de la dernière séquence du film, Sam se rend dans l’appartement d’une voisine d’âge mûr, qu’il espionnait au début du film. Une fois chez elle, il observe son propre appartement de l’extérieur, alors que sa porte est forcée par le propriétaire, mécontent du loyer impayé, et par un représentant de la loi. Les deux intrus sont alors stupéfaits de ce qu’ils découvrent, des inscriptions étranges au mur, ce dont semble se réjouir Sam. Changement de point de vue : Sam n’est plus le créateur noyé dans les méandres de sa création, il devient le propre spectateur de l’œuvre qu’il a créée. Au terme de cette trajectoire, il a peut-être définitivement refermé la porte sur son adolescence ; au terme du film, le spectateur, qu’il ait été fasciné ou lassé par ce qu’il vient de voir, peut légitimement espérer que la prochaine œuvre de David Robert Mitchell marquera son entrée de plain-pied dans l’âge adulte…


13 décembre 2018
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