Critiques

Une affaire de famille

Hirokazu Kore-eda

par Apolline Caron-Ottavi

Hirokazu Kore-eda fait partie de ces cinéastes qui sont de grands conteurs. Une affaire de famille, récipiendaire de la Palme d’or au dernier Festival de Cannes, confirme ce talent qui, malgré les apparences, est plutôt rare. Le cinéaste japonais poursuit son œuvre que l’on pourrait qualifier certes de classique, mais surtout d’un grand humanisme. Sans tomber dans les bons sentiments, ses films sont profondément sentimentaux dans le sens fort où ils dépeignent avec subtilité les émotions et les paradoxes des relations humaines. Sans adopter les tics parfois austères du cinéma d’auteur contemporain, Kore-eda propose un cinéma « pour tous », mais qui ne cède en rien à la facilité et dont la mise en scène est d’une grande rigueur.

Une affaire de famille dialogue en quelque sorte avec l’un de ses premiers films, Nobody Knows : Kore-Eda filme à nouveau la pauvreté, la marginalité et surtout l’enfance, un thème qui traverse son œuvre. Les enfants ici ne sont pas livrés à eux-mêmes comme dans Nobody Knows, ils sont entourés d’adultes, mais ceux-ci sont eux-mêmes un peu comme des enfants. C’est cependant bel et bien une famille que l’on voit évoluer : le père, la mère, la grand-mère, la grande sœur et le petit frère. Une famille dont le destin bascule le jour où ils recueillent une toute petite fille, visiblement affamée et battue, qu’ils décident de ne pas « rendre » à ses parents.

Une journée après l’autre, ils vont s’apprivoiser dans la chaleur d’un petit appartement meublé de bric et de broc. La pension de la grand-mère et les maigres salaires sont compensés par l’art du vol à l’étalage, que l’homme enseigne au garçon comme un jeu, tandis que sa compagne développe une tendresse profonde pour la petite Yuri, qui le lui rend bien. Peu à peu, d’autres sources d’argent font surface : l’adolescente se prostitue tandis la grand-mère récolte mystérieusement quelques billets chez d’autres membres de la famille qui semblent en proie à un chantage… Kore-eda complexifie ainsi par touches discrètes le portrait de cette famille atypique. À l’instar des sources de revenus, les relations entre les personnages nous échappent parfois, au gré de répliques qui sèment peu à peu le doute quant à leur histoire et aux liens qui les unissent secrètement.

Mais rien ne semble au départ assez fort pour obscurcir le bonheur qui émane de ce quotidien rapiécé et improvisé, et on voudrait pouvoir tout accepter avec candeur et ravissement, comme le fait la petite Yuri qui découvre enfin l’affection. S’appuyant sur des dialogues subtils et des acteurs remarquables (mention spéciale à la mère, incroyable Sakura Andō), Kore-eda parvient à couvrir le spectre infini des émotions qui traversent les vies houleuses de ses protagonistes, et le film oscille entre l’enchantement de l’amour partagé et le sordide de leur situation sociale. Inéduqués, peu scrupuleux et voleurs (dans un pays où la petite criminalité est aussi rare que honnie), ils paraissent pourtant à nos yeux une famille comme les autres tant nous apprenons à les connaître et à les aimer.

Mais un retournement de situation va alors faire basculer le film et il n’en sera que plus déstabilisant. Nous sommes brutalement arrachés à l’intimité du cocon familial lorsque l’État s’en mêle (les conséquences indirectes mais inévitables de l’adoption illicite de Yuri). « Parler des enfants permet d’avoir un regard intérieur plutôt qu’un regard critique » nous disait le cinéaste en entrevue en 2011. Son nouveau film illustre cette dualité de regard : la famille perd tout à coup sa légitimité au nom de la légalité. Le point de vue de la police et des médias prend le dessus, montrant cette petite communauté sous un tout autre jour que celui que nous avions connu jusque-là, en tant que spectateur introduit dans l’écheveau des relations affectives par le prisme de l’enfance. La marginalité, la criminalité et même la monstruosité projetées sur les protagonistes dès lors que le monde extérieur les considère par le truchement de la loi nous plongent dans le doute : un puissant sentiment d’injustice fait face aux vieux réflexes des préjugés que nous rappelle ce changement de perspective.

Le film interroge notre jugement après avoir fait vibrer les cordes de notre empathie, juxtaposant dans un même film deux visions (intime et étrangère, individuelle et collective) qui sont presque toujours incompatibles dans nos vies. Il en résulte une puissante réflexion sur notre difficulté en tant qu’être humain à appréhender l’altérité et ses souffrances, et une démonstration admirable de la façon dont le cinéma peut parvenir à nous faire coexister avec l’autre en faisant tomber nos barrières intérieures. Et ce à une époque où cela n’a peut-être jamais été aussi nécessaire.


21 décembre 2018
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