Critiques

Une colonie

Geneviève Dulude-De Celles

par Robert Daudelin

Antoine Doinel avait 14 ans quand il faisait les 400 coups ; Manon, 12 ans, quand elle provoquait les bons débarras ; et Francine, 13 ans et demie, quand elle buvait goulûment l’eau chaude, l’eau frette. Mylia, la petite héroïne de Une colonie, n’est donc pas en si mauvaise compagnie pour affronter la traversée de ce territoire piégé qu’est l’adolescence. Pourtant, nous faisons possiblement fausse route en balisant ainsi le propos de Geneviève Dulude-De Celles. Ne serait-il pas plus juste de voir dans Une colonie le portrait d’une jeune femme en mouvement ? Une sorte de « road movie » psychologique qui suit à la trace l’évolution accélérée d’une jeune femme (« une vraie petite femme » dit l’amie de passage) qui fait son entrée dans la vie… L’écriture du film autorise cette lecture : caméra à l’épaule qui suit Mylia de très près ; montage énergique qui multiplie les plans très courts ; ellipses fréquentes qui ponctuent le film et le poussent vers l’avant.

Mais jamais cette maîtrise de l’écriture n’occupe le premier plan ; toujours elle est au service des personnages, essentiellement de Mylia et Camille, les deux sœurs que lie une profonde complicité. Étrangement, cette complicité, partout présente, semble fondée sur une opposition tangible entre l’effacement et la fragilité de l’aînée et le côté turbulent (« Tom boy ») de la cadette, amie des crapauds et des poules, et qui se positionne en protectrice de sa grande sœur. Dans l’équilibre du film, la bourdonnante Camille est beaucoup plus que le faire-valoir du personnage de Mylia ; elle symbolise la vie qui fait tout exploser, qui permet l’espoir. Aussi, n’est-ce pas accidentel si Mylia peut lui déclarer de vive voix, alors que la petite prend sa place dans le rang de sa nouvelle école : « C’est toi, la femme de ma vie ». Il y a bien sûr une bonne dose d’ironie dans cette proclamation, mais derrière cette ironie se cache un amour profond que l’on veut croire indestructible. Mylia et Camille, deux âges de la vie : deux femmes en mouvement.

Le voyage de Mylia vers la vie adulte se fait en silence, un silence que la bande sonore du film rend d’autant plus évident qu’il s’y passe toujours quelque chose : discussions en sourdine des parents, conversations crues des adolescentes, musique des parties. Mais rien n’atteint vraiment la jeune femme qui intériorise tout, cherche à se protéger, tout en portant un regard interrogateur, et déjà critique, sur la vie qui s’ouvre à elle. Sa rencontre avec Jimmy, le jeune Abénaki de la réserve voisine d’Odanak, devient un élément accélérateur de ce périple ; à travers lui, c’est un monde autre qui se révèle progressivement à Mylia. Que la lettre à Jimmy vienne clore le film atteste bien que son message a été entendu.

La justesse de l’interprétation d’Émilie Bierre n’échappera à personne. Bien connue, nous dit-on, des habitués des séries télévisées dans lesquelles elle apparaît depuis son jeune âge1, elle joue ici avec l’assurance d’une grande professionnelle : jamais nous ne doutons de son personnage qui habite tout le film et nous émeut jusqu’à son apostrophe finale (« Si je deviens un jour comme les autres, tue-moi ») qui est par ailleurs un clin d’œil discret à Lucian Pintilie.

Dans le contexte des débats actuels, les échanges entre adolescentes sur leurs expériences sexuelles prennent une couleur bien particulière. La tentative avortée de Mylia de s’intégrer davantage au groupe en invitant le don juan de service à l’accompagner aux toilettes durant le party d’Halloween, prend soudainement des allures de pavé dans la mare de la question tant débattue du « consentement ». Encore là, la justesse du regard de la cinéaste sur la maladresse des adolescents et sur la tristesse de son héroïne est remarquable. Remarquable aussi les silhouettes à peine esquissées des parents des deux petites filles : la tristesse de plus en plus présente de la mère, l’absence du père (mais aussi sa complicité évidente avec sa fille aînée), sont des choses bien réelles, mais jamais soulignées – ce que l’on voit, c’est ce qui se rend jusqu’à Mylia et Camille qui, est-il besoin d’insister, ont tout compris !

Œuvre de fiction qui ne se prive pas de référents documentaires (le quotidien de l’école secondaire, notamment), Une colonie s’appuie sur un travail d’écriture qui donne aux personnages un poids réel, leur permettant de se confronter à des images (la cabane en forêt pour se protéger du monde, la poule trop originale exclue du groupe) qui les enrichissent et nous les rendent encore plus attachants. Tout cela sous le regard d’une cinéaste solidement à la barre.

  1. Elle était aussi l’une des interprètes de Catimini (2013) de Nathalie Saint-Pierre.


5 février 2019
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