Critiques

UNE HISTOIRE À SOI

Amandine Gay

par Kimura Byol Lemoine et Marilie Ross

Avec films expérimentaux et indépendants réalisés par des adopté·e·s sur leur condition d’adoption internationale depuis la fin des années 1980, soit depuis plus de trois décennies, celleux-ci créèrent une nouvelle culture propre à leur vécu : une culture hybride, une culture en trait d’union ou en séparation, une culture en marge de la culture dominante et, avant tout, une culture qui parle du « soi ». C’est dans une optique similaire à Adoption de Mihee Nathalie Lemoine (1988, Belgique), Night Cries: A Rural Tragedy de Tracey Moffatt (1989, Australie) et Great Girl de KimSu Theiler (1994, États-Unis) qu’Amandine Gay livre les témoignages d’adopté·e·s qui font écho au public visé en priorité : les personnes adoptées de façon interculturelle et internationale.

Amandine Gay, la réalisatrice d’Ouvrir la voix (2017), présente ainsi un documentaire à cinq voix. Une histoire à soiravive, une fois de plus, les débats sur l’adoption transraciale et internationale en Occident. Alors que bien des documentaires ont déjà été réalisés par des adopé·e·s, pour les adopé·e·s comme Crossing Chasms de Jennifer Yang Arndt (1998, États-Unis), Sur nos traces silencieuses de Sophie Bredier et Myriam Aziza (1998, France), The Art of Autobiography de Dana Inkster (2003, Canada), Le sceau du dragon de Vincent Dragon (2003, France), Un aller simple ? de Cathy Min Jung (2007, Belgique), ou encore Geography of Kinship de Deann Borshay Liem (2019, États-Unis), le film d’Amandine Gay se démarque plus particulièrement par l’usage d’archives visuelles (photos, vidéos, lettres, etc.).

La réalisatrice et écrivaine afroféministe porte à l’écran cinq personnes adoptées à l’international. Les unes après les autres prennent la parole en voix off sur des photos et vidéos de leur famille, de leur enfance et autres éléments qui retracent leur construction identitaire en lien avec l’adoption. Les archives donnent à voir, par exemple, des enfants pauvres italiens nus, courant dans des rues, ou couchés dans des lits de fortune, des mouches partout sur le corps. Ces images d’après-guerre expliquent que ces enfants seront envoyés en adoption aux États-Unis. Comme le souligne la cinéaste, ces images de corps « blancs » souffrants ne sont pas souvent montrées dans les médias occidentaux, contrairement aux corps de couleur, dans le contexte, par exemple, de la guerre au Rwanda, au Viet Nam, au Liban, etc. Et, dans ce documentaire construit à partir des archives familiales et personnelles des interviewé·e·s – que l’on ne voit jamais en entrevue –, la musique est un élément qui devient aussi important que les archives elles-mêmes.

En tant qu’adopté·e·s, ce qui nous rend cette œuvre particulièrement unique et profonde est le sentiment d’être vu·e et représenté·e, à travers les expériences d’Anne-Charlotte, Joohee, Céline, Niyongira et Mathieu. Ce film documentaire laisse place à une panoplie de sentiments et d’expériences que l’adoption internationale peut faire traverser : la tristesse, la perte de la langue maternelle, la colère, l’incompréhension, le deuil… Souvent coincé·e·s au pied du mur par la gratitude que nous devons éprouver par rapport à notre adoption, nous étouffons ces émotions par peur des reproches : « tu aurais pu finir comme ci » ou « tu aurais pu finir comme ça ». Or, la vulnérabilité à laquelle s’offrent Anne-Charlotte, Joohee, Céline, Niyongira et Mathieu accordent de la légitimité à nos questionnements et aux émotions contradictoires que nous pouvons éprouver et font certainement écho à notre vécu.

Nous ressentons ainsi l’injustice cruelle vécue par Anne-Charlotte lorsqu’elle rapporte qu’on lui avait caché son pays d’origine. La rétention d’information au sujet de son passé par ses parents adoptants est très frustrante. L’adoption est un deuil qui nous hante au cours de notre vie et qui nous incite à requestionner notre passé. Comme Mathieu, nous avons souvent imaginé les traits d’une mère qui nous ressemblerait ; nous nous sommes souvent demandé·e·s ce que nos parents biologiques sont devenus, s’ils sont toujours en vie. Nous nous refusons souvent ces pensées par peur d’être perçu·e·s comme non reconnaissant·e·s de notre milieu d’adoption. 

Au sujet de ce silence, l’autrice et professeure afro-américaine Audre Lorde écrit : « My silences had not protected me. Your silences will not protect you…. What are the words you do not yet have? What are the tyrannies you swallow day by day and attempt to make your own, until you will sicken and die of them, still in silence? We have been socialized to respect fear more than our own need for language. » (Lorde, 2007). Une histoire à soi devient ainsi une manière de rompre le silence des adopté·e·s, et une déclaration : l’adoption n’est pas un sujet à romantiser, l’adoption affecte émotionnellement et psychologiquement les adopté·e·s, et l’adoption est avant tout politique.

Pour les parents qui ont adopté ou adopteront, ami·e·s, frères et sœurs d’adopté·e·s, ce documentaire est une occasion en or de se requestionner, de déconstruire une vision incomplète de l’adoption, de se rapprocher des adopté·e·s qui vous entourent, et de comprendre ce que les adopté·e·s peuvent vivre en silence. Et à vous, personnes adoptées, cette œuvre pourra donner une voix à votre vécu sans que vous ayez à la porter vous-mêmes.

Pour qui souhaite en apprendre davantage sur l’adoption internationale, interculturelle ou interraciale, nous suggérons le livre de la réalisatrice Amandine Gay, Une poupée en chocolat, paru dans la collection « Les Martiales » en 2021. Ce livre se base à la fois sur le mémoire qu’a produit l’autrice en 2018 à l’UQAM, « La mobilisation politique des adoptés transnationaux ou transraciaux adultes : du groupe affinitaire au groupe de plaidoirie », et sur des éléments biographiques. Se présentant comme un essai, cet ouvrage sait également traduire l’affect émotionnel éprouvé par les adopté·e·s.


7 septembre 2022