UNE PHOTO À SAÏGON : COUPS DE FEU SUR DEUX VIES
Kim Nguyen
par Robert Daudelin
L’image est célèbre ; elle a fait le tour du monde. Selon un des participants du film, elle symbolise « la cruauté de la guerre » et, pour Hal Buell, un des éditeurs responsables de sa publication, cette photo a eu « un impact incroyable sur la conscience collective américaine ». Pour celles et ceux qui ont vécu les années de la guerre du Vietnam, l’image du chef de la Police nationale du Vietnam posant son révolver sur la tempe d’un prisonnier Viet-Cong en pleine rue, même après bientôt soixante ans, est d’une violence insupportable. C’est à partir de cette image iconique que Kim Nguyen a construit son nouveau film, à la suggestion de son ami Dimitri Katadotis, qui s’est chargé en partie de l’important travail de recherche qui a précédé le tournage – recherche déjà amorcée par les Vietnamiens eux-mêmes et poursuivie par les collaborateurs du cinéaste.
Travail de mémoire, réflexion sur la guerre et ses horreurs, Une photo à Saïgon : coups de feu sur deux vies, comme son titre l’annonce explicitement, nous propose de fouiller le destin de deux familles directement touchées par le geste assassin du général Loan. S’appuyant sur la célèbre image, mais aussi sur les 21 photos de la planche-contact d’Eddie Adams de l’agence Associated Press, Nguyen nous propose une réflexion sur l’inscription dans notre mémoire d’une telle image : « L’image du même événement filmée par la télévision disparaît immédiatement ; la photo, elle, c’est un document “figé”. Vous êtes obligé de la regarder et l’image s’imprègne dans notre mémoire », nous dit Hal Buell, rappelant par la même occasion que la guerre du Vietnam a été la dernière guerre où la liberté de la presse a été totale. Si les commentaires des reporters sur la photo sont souvent éclairants, l’idée de donner une voix off à la photo est malheureusement une fausse bonne idée et amenuise sa force et sa portée, plutôt que de les amplifier, comme le souhaitaient assurément Nguyen et Katadotis.

Mais le vrai sujet du film est ailleurs : la trace ineffaçable de cette photo sur les familles de Nguyen van Lem, le combattant assassiné, et sur celle de l’adjoint du général Loan, dont le profil figure à droite de la photo. Il va sans dire que la charge émotive du film est ici très présente, mais toujours filmée avec une certaine distance respectueuse – la visite des enfants de Nguyen van Lem sur le lieu même de l’assassinat de leur père est exemplaire de cette capacité du cinéaste à nous associer au deuil qui perdure et à la cérémonie de transcendance improvisée, en pleine rue de Saigon, devant le magasin de meubles dont l’arrière-boutique abritait les réunions clandestines des militants communistes en 1968.
Ly Mai Hafer, émouvante porte-parole de l’autre famille, est l’ex-épouse de cet énigmatique personnage, adjoint du général Loan, père d’un fils montréalais et maintenant homme d’affaires californien. Elle-même victime de la violence aveugle de son mari, cette femme lucide est une survivante de l’Histoire, ballottée et blessée par les événements, mais toujours capable de se relever et même d’essayer d’analyser lucidement les moments dont elle a été prisonnière. La complicité évidente qui a existé entre le cinéaste et cette femme mystérieuse (et son mari américain) explique sans doute l’importance, peut-être parfois abusive, qui lui est accordée, mais tout est toujours filmé avec beaucoup de délicatesse.
S’il est un reproche qu’on peut faire au film (ou à tout le moins une question qu’on peut poser à Nguyen et Katadotis), c’est sa volonté explicite – jusqu’à la « dernière confession » de la voix de la photo, sur l’image floue de la tête en très gros plan du combattant Viet-Cong – d’investir le « destin » de la responsabilité ultime, au point même de dépolitiser les événements inscrits dans la photo. La présence – oh combien sympathique – du journaliste traducteur qui guide les cinéastes pourrait d’ailleurs, par son discours très neutre, accréditer également cette lecture. Il n’y aurait donc que des victimes de l’Histoire? Pourtant plusieurs intervenants, même l’adjoint du général Loan dans son long témoignage floué à la fin du film, rappellent que cette guerre monstrueuse était « la guerre des Américains » qui, faut-il le rappeler, soutenaient alors un régime corrompu, une spécialité qui semble être une constante de leur politique étrangère.
« La réalité que je vous montre n’est pas parfaitement au foyer, mais c’est peut-être ça, la vraie réalité », nous dit, en forme de conclusion, la voix de la photo, reprenant presque mot à mot les propos d’Eddie Adams, commentant sa photo. Et la voix d’ajouter : « La vérité que je représente est brouillée par le temps et la mémoire qui efface. » Et pourtant le film de Nguyen, malgré ses moments d’hésitation, nous interpelle profondément ; ses personnages, eux, sont bien au foyer et ancrés dans l’Histoire.
5 septembre 2026



