Critiques

Us

Jordan Peele

par Ariel Esteban Cayer

Le motif principal d’Us est l’écho. Écho à Get Out, notamment, duquel Peele transpose plusieurs éléments, telle cette opposition entre le corps habité et le corps désarticulé. Puis, tel que reflété dans le dédoublement des personnages, bien sûr : les Wilson, famille aisée en séjour dans leur maison estivale (et incarnée par Winston Duke, Evan Alex, Shahadi Wright Joseph et Lupita Nyong’o, qui se démarque du lot). Ceux-ci y rencontrent leurs « mauvais » doubles – des doppelgangers vêtus de rouge, armés de ciseaux effilés, se surnommant « The Thethered » (une tournure de phrase rappelant le concept du « Sunken Place » dans le film précédent) – et leurs vacances tournent rapidement au cauchemar, dans la pure tradition du thriller d’invasion de domicile.

S’ouvrant sur une publicité pour Hands Across America (un projet de charité hautement médiatisé, visant à combattre la pauvreté à l’échelle nationale), une référence à C.H.U.D. (Douglas Cheek, 1984) et un texte explicatif évoquant sournoisement l’historique des chemins de fer clandestins utilisés en période d’esclavage, Us accumule les indices, les plans symboliques (miroirs, lapins et « coïncidences » inusitées), les références à la culture populaire américaine, mais surtout les fausses pistes. Et comme dans Get Out, c’est cette forme d’érudition thématique qui fait la force et la faiblesse du film. La mise-en-scène, chez Peele, est certes limpide et claire, mais c’est en grande partie parce qu’elle est fonctionnelle : elle met en place ses pièces de manière quelque peu mécanique et procède assurément à installer le malaise, l’incertitude, suivie de la peur, et de l’inévitable révélation des rouages de l’intrigue.

Si certains aspects du cinéma de Peele peuvent ainsi sembler figés, il faut admettre cependant que le comédien excelle à remplir son mandat principal : la mise en scène de l’horreur, et plus précisément, l’horreur par voie de l’irrationnel (face auquel l’éclat de rire n’est jamais bien loin, puisque Us est également une comédie). Retravaillant les corps évidés et les yeux dénués de lumière de Get Out, Us situe encore une fois l’horrifique dans ce qui n’a pas, ou plus d’âme ; dans ce qui n’est plus, à proprement parler, entièrement humain. Or, si la genèse des monstres du film précédent résidait dans un détournement tordu des rapports raciaux – d’âmes blanches implantées dans des corps noirs – celle des doubles de Us touche tout le monde : à travers ces corps réduits à l’ombre de la personnalité de chacun et prompts à une violence insensée, pratiquement animale.

Là réside la grande surprise que suscite Us (qu’on pourrait lire rapidement comme U.S.) : il ne s’agit pas du film qu’« on » attendait. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas du film-somme sur l’afro-américanité et les questions raciales que pouvait laisser présager Get Out – bien que Peele y glisse des pistes de réflexion allant dans ce sens. Une famille blanche (Elisabeth Moss et Tim Heidecker) vient incarner le contrepoids de nos héros, par exemple, et l’envie d’être « comme les blancs » obsède le patriarche des Wilson (qui, en revanche, utilise sa « voix noire » pour être plus menaçant). Personnage mu par la quête du rêve américain, tel un Homer Simpson ou un Hank Hill (pour prendre deux exemples blancs comme neige), celui-ci nous mène cependant sur la bonne piste de réflexion. Comme l’indique son titre homophonique, et ses références culturelles on-ne-peut-plus-américaines (il faut également souligner une excellente juxtaposition du « Good Vibrations » des Beach Boys au « Fuck tha Police » de N.W.A., qui pointe vers le penchant sombre de la culture américaine), Us vise large. Et si les attentes susmentionnées coulent naturellement de source et planent au-dessus du récit, c’est parce que Peele en est conscient et en joue : Us carbure sur l’attente d’une thèse (qui ne vient jamais, quitte à en décevoir certains) et épate plutôt lorsqu’il révèle, à mi-chemin, une conspiration allant au-delà de l’expérience de nos héros pour s’attaquer, plutôt, à une idée de l’Amérique qui n’épargne personne. Plus qu’une métaphore de l’afro-américanité, l’horreur devient ici symbolique d’un malaise national, dans lequel s’inscrit l’expérience afro-américaine.

Débutant en 1986, à l’époque où Michael Jackson dominait la culture avec Thriller, avait encore de la mélanine au visage et n’était pas le monstre qu’on connait aujourd’hui, Us de Jordan Peele s’intéresse à l’effritement du tissu national, à l’illusion du libre arbitre à l’échelle d’un peuple et de ses valeurs ; bref, à la dérive d’un Rêve qui, on le sait très bien, a toujours relevé du cauchemar. Il en va de soi, donc, que Peele se donne ici la permission d’être un cinéaste américain avant toute chose ; qu’il se détache (unthether ; pour emprunter les termes du film) des attentes qui lui sont imposées. Ses personnages sont noirs, et après ? Si le film arrive à une quelconque thèse, elle s’avère plutôt d’une désarmante simplicité : « nous » sommes davantage semblables que différents, de sordides pantins, prisonniers d’un paradigme illusoire, d’une conspiration souterraine, dont la complexité nous échappe entièrement. Or, qui est ce « nous » ? « Des Américains » répond Us.


25 mars 2019