VALEUR SENTIMENTALE
Joachim Trier
par Sylvain Lavallée
Enfant, Nora a écrit un essai sur la maison appartenant à sa famille depuis plusieurs générations. Elle y évoquait quelques souvenirs depuis la perspective de la demeure, en se demandant comment celle-ci sent la vie et perçoit le temps qui passe. La narratrice qui nous rapporte cette anecdote ajoute que la maison souffre d’un problème de fondation, et que cela a fini par causer une fissure grandissante au fil des ans. C’est là qu’apparaît le titre du dernier film de Joachim Trier, sur le mur lézardé de ce foyer : l’image est claire, Valeur sentimentale nous invite à observer une famille pour déceler la structure qui les unit, les retient ensemble, mais aussi pour découvrir ce qui les sépare, pour révéler un mal-être invisible, sous-jacent, qui provoque une rupture visible.
Nous reconnaissons bien là le cinéma de Joachim Trier, qui s’articule souvent autour d’intériorités voilées, de protagonistes hantés par la perte qui cherchent une voie vers la réconciliation. Cette fois, c’est l’histoire de Gustav Borg (Stellan Skarsgård), un cinéaste vieillissant, qui revient dans la vie de ses deux filles, Nora (Renate Reinsve) et Agnes (Inga Ibsdotter Lilleaas), après la mort de leur mère. Il veut surtout se rapprocher de Nora, une actrice de théâtre réputée à qui il offre un rôle dans son dernier film, un personnage qu’il aurait écrit en pensant à elle ; mais cette dernière refuse violemment, arguant que son père ne l’a jamais vue jouer, qu’il n’était pas là pour elle et qu’il ne peut pas la connaître. Est-ce que Gustav est bel et bien honnête dans sa tentative maladroite de rapprochement, ou est-ce que sa réaction attristée à la réponse de sa fille traduit surtout son inquiétude de ne pas trouver de financement ? Est-ce qu’il a réellement su capter Nora dans ce scénario, ou est-ce qu’il s’en fait une fausse idée ? L’œuvre part de ces questions pour déployer de riches thématiques sur les intersections entre l’art et la vie, sur l’aveuglement aux autres et à soi-même, sur la transmission d’un traumatisme familial. Malgré ces ambitions louables, Valeur sentimentale n’arrive néanmoins pas à se faire entièrement convaincant.
Nous savons peu de choses sur le film de Gustav, sinon que son personnage principal se suicide dans la dernière scène. Or, bien qu’il ait perdu sa mère dans des circonstances similaires, Gustav tient à maintenir une distance entre son œuvre et sa propre histoire (« Ce n’est pas ma mère », insiste-t-il), ce qui se comprend en partie comme une forme de pudeur, résonnant avec ce portrait classique d’un homme usé par la vie, qui n’oserait jamais manifester la fragilité que nous sentons derrière l’arrogance. La performance de Skarsgård, extraordinaire, tire toutes les nuances d’un tel personnage, en alliant le charme et l’humour au côté irascible : incapable de mettre en mots ce qu’il ressent pour sa fille, Gustav utilise son art pour l’exprimer, tout en refusant l’idée de l’autobiographie, même si nous percevons bien que son projet est tendu entre son passé traumatique et ses regrets présents. Valeur sentimentale travaille ainsi à partir d’une série de dédoublements et de décalages : le rôle principal sera finalement interprété par Rachel Kemp (Elle Fanning), une star montante cherchant à se prouver dans un drame plus prestigieux après avoir fait sa célébrité dans des blockbusters. Elle doit jouer ce personnage qui est à la fois la mère et la fille, mais qui n’est ni l’une ni l’autre exactement, en pressentant bien qu’elle n’est peut-être pas à sa place. Et cet inconfort reflète celui de Nora, sa perte de repères, son mal-être, qu’elle semble vouloir fuir par son métier d’actrice lui permettant de sortir de sa peau.

Toute cette densité réflexive se déploie toutefois selon un scénario (écrit par Trier et Eskil Vogt, son complice habituel) un peu trop schématique, qui s’éparpille à travers des personnages définis avant tout par les thématiques qu’ils représentent. C’est le cas de Nora, notamment : il faut une révélation tardive pour comprendre ce que son père a vu en elle, et cela reste quelque peu anecdotique puisque nous ne savons presque rien sur le rôle qu’il lui offre. Reinsve en fait beaucoup pour donner de la chair à Nora (qui n’est pas sans rappeler Julie dans The Worst Person in the World), pour dissimuler la mélancolie derrière un sourire, ou pour passer de l’anxiété et de la panique, en coulisses, à la colère et à la détermination sur scène. Comme son père, Nora tient son intériorité à distance, mais trop souvent durant Valeur sentimentale nous avons l’impression que nous restons à la surface de personnages somme toute stéréotypés, et que cette profondeur qu’ils terrent n’est pas réellement à l’écran. Le film lui-même reproduit le comportement de Gustav sur son plateau de tournage : chaque fois que Rachel interroge Gustav sur le personnage qu’elle doit jouer, il lui retourne la question en lui disant que les réponses sont en elle. C’est l’acte du suicide, en particulier, que l’actrice cherche à comprendre, et qui apparaît ici, comme dans Louder Than Bombs d’ailleurs, telle une sorte de point limite, un geste par essence mystérieux, incompréhensible, du moins pour celles et ceux qui restent derrière. Il devient dès lors exemplaire de ce que le cinéaste travaille : cette difficulté à connaître l’autre, cette mélancolie aux sources invisibles.
C’est ce que la mise en scène souligne avant tout, par le vide entre les personnes dans des plans larges, par les brusques coupes au noir qui ponctuent le film quand le scénario alterne entre les personnages, ou par des images comme celle de Nora qui espionne par le foyer de la maison des conversations qui ont lieu à un autre étage. Trier exprime l’éloignement, l’absence de communication, et nous comprenons certes cette déconnexion, mais souvent au prix de notre propre détachement. Du moins, jusqu’à la finale, quand une discussion poignante entre les deux sœurs éclaire les non-dits et pave la voie pour la dernière séquence, où chacun trouvera le bon rôle, en quelque sorte, par le cinéma qui tend un pont entre le passé et le présent pour mieux envisager l’avenir. Cette conclusion, attendue, nous bouleverse délicatement, nous amenant vers une idée centrale chez Trier : on peut se retrouver différemment à travers le regard d’un autre, et c’est dans ce décalage qu’on peut apprendre à faire la paix avec soi-même. Par sa tournure réflexive, Valeur sentimentale affirme que l’art possède aussi cette vertu thérapeutique. Alors même si le film n’arrive pas tout à fait à la hauteur de son projet, il est difficile de ne pas être ému par cette vision d’un art servant à accorder les perceptions et à réparer les fissures, celles qui nous traversent et celles entre les êtres.
14 novembre 2025



