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Critiques

VERS UN PAYS INCONNU

Mahdi Fleifel

par Cédric Laval

Depuis plusieurs années, la crise des réfugiés, qu’ils soient climatiques, économiques, politiques ou réfugiés de guerre, surgit de manière périodique dans les médias, même si les drames humains qu’elle recouvre sont de plus en plus occultés par l’effet de répétition ou par la masse d’informations dramatiques qui finissent par les submerger. Il était donc logique que cette crise trouve écho dans la littérature (le roman Eldorado, la bande dessinée L’odyssée d’Hakim, la pièce de théâtre Passeport, pour ne citer qu’eux) ou le cinéma, qu’il s’agisse de documentaire ou de fiction (Human Flow, The Other Side of Hope…). Vers un pays inconnu, de Mahdi Fleifel, s’ajoute à cette liste d’œuvres qui cherchent à informer, à nous sensibiliser au destin poignant de ces êtres humains confrontés à un exil forcé. Si le propos que le film véhicule et les questionnements qu’il soulève s’avèrent féconds et nécessaires, on peut toutefois regretter que la forme ne soit pas toujours à la hauteur de son contenu.

Dès la séquence initiale se dessinent certains thèmes essentiels du film. Deux jeunes hommes, Chatila (Mahmood Bakri) et Reda (Aram Sabbah), observent, désœuvrés, dans un parc d’Athènes, le manège d’un adolescent, Malik (Mohammad Alsurafa), qui se nourrit d’une orange glanée dans un arbre (un « nouveau », commente Reda dans un sourire mi-narquois, mi-désabusé). Puis, Chatila met en branle l’action lorsqu’il repère une femme assise sur un banc. Il fait signe à Reda de détourner son attention afin qu’il puisse dérober son sac à main. À peine le larcin est-il commis que l’on sent chez Reda le remords du vol, puisqu’il suggère de rendre à la femme les médicaments que contient le sac. Perpétuation du cycle de la pauvreté, rapports de domination entre les déshérités de ce monde, dilemmes moraux induits par les actions auxquelles ils sont contraints de se livrer sont au cœur du film, qui n’hésite pas à brasser des enjeux parfois profus. D’abord traités de manière très réaliste, proche du documentaire (les images du générique filment Chatila et Reda avec une caméra amateur, et sont ponctuées par un regard caméra des protagonistes), ces enjeux prennent ensuite la forme d’un thriller anxiogène, centré autour des combines plus ou moins dangereuses que fomentent les deux jeunes hommes, afin d’obtenir l’argent et les papiers nécessaires à leur passage en Allemagne. Ce glissement du récit, où les enjeux sociopolitiques sont peu à peu supplantés par des questionnements moraux plus individuels, fait songer à une certaine veine du cinéma iranien contemporain, sans la fluidité ni la subtilité de ces illustres modèles. La faute, sans doute, à des maladresses scénaristiques (la dépendance de Reda à la drogue force quelques-uns des développements dramatiques de l’histoire, des personnages par ailleurs attachants sont sacrifiés par un changement de direction brutal du scénario). Les effets de caméra deviennent de plus en plus voyants, atténuant la facture documentaire du film, sans relever pour autant d’une nécessité esthétique facile à décrypter. Plus dommageable est peut-être l’interprétation inégale des comédiens, moins incarnée, par exemple, que dans le magnifique Histoire de Souleymane (Boris Lojkine, 2024), conduisant le réalisateur à recourir à certains artifices de mise en scène pour pallier ces déficiences.

2 hommes en contre-jour à l'arrière d'un bus

Si le film demeure néanmoins captivant, c’est d’abord par les implications politiques que la nationalité des réfugiés introduit dans le scénario. Chatila et Reda sont palestiniens, et donc doublement apatrides, situés au plus bas de l’échelle de ces candidats à l’exil. Lorsque des réfugiés syriens cimentent leur union par un mot de passe patriotique (« longue vie à la Syrie »), nos deux héros manifestent leur nostalgie jalouse d’un pays qui n’existe pas. L’errance perpétuelle que cette inexistence induit est d’ailleurs soulignée d’emblée par une citation d’Edward Saïd, mise en exergue du film : « Le destin des Palestiniens est en quelque sorte de ne pas finir sur leurs terres d’origine, mais plutôt dans un endroit inattendu et lointain. » Pour contrebalancer ce statut d’apatride se constitue une fraternité secrète, reposant sur des liens familiaux réels (Chatila et Reda sont cousins) ou recréés : Malik suit les deux jeunes gens après le vol dans le parc, intimement convaincu qu’ils sont palestiniens, et ceux-ci prennent l’adolescent sous leur aile, comme s’il s’agissait pour eux d’un petit frère à protéger.

Mais le véritable point d’ancrage émotionnel et réflexif du film réside dans la relation complexe qui unit les deux cousins, et dans la manière dont chacun d’eux résout les dilemmes moraux auxquels ils font face. Si Chatila semble le plus solide et le plus responsable des deux, celui sur lequel compte la famille pour prendre soin de Reda, sa posture de domination prend une dimension amère lorsqu’il devient le proxénète de son cousin, en comprenant que celui-ci peut monnayer son corps auprès des hommes désireux de coucher avec lui. Ce rebondissement narratif choquant oblige les personnages à s’interroger sur ce qu’ils sont prêts à faire pour accéder à un avenir meilleur. Évoquant la figure idéalisée du père de Chatila (« c’était un homme honnête »), les deux cousins se questionnent sur la propre animalité, puis la monstruosité, à laquelle ils sont obligés de s’abaisser. La parole du poète, belle mais un peu plaquée, s’insinue dans la trame des dialogues : « Le masque est tombé. Tu n’as pas de frères, mon frère. Il n’y a pas d’échappatoire, et frappe ton ennemi. » La tension oxymorique à l’œuvre dans cette citation (nier la fraternité, tout en la formulant) synthétise la tension romanesque unissant les deux cousins, de même qu’elle semble tracer la voie d’un destin duquel on ne peut dévier. Pourtant, le dernier quart du film ouvre l’espace d’une nouvelle liberté, en même temps que s’esquisse une inversion du rapport de forces entre Chatila et Reda. L’une des plus belles images de cinéma du film surgit alors lorsque le bus dans lequel se sont réfugiés les cousins franchit un tunnel. Le noir se fait à l’écran, et au bout de ce tunnel, de ce noir, ils accèdent à un « pays inconnu », dont la portée métaphorique balaie une partie des réticences et vient serrer le cœur…


25 juillet 2025