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Critiques

VIE PRIVÉE

Rebecca Zlotowski

par Sylvain Lavallée

« Vous ne m’écoutez pas. » C’est sans doute le pire reproche que l’on peut faire à sa psychanalyste, mais c’est bien le problème de Lilian Steiner (Jodie Foster) : elle ne sait pas écouter ses patient·e·s. Elle devrait pourtant le savoir, puisqu’elle sent le besoin d’enregistrer ses séances de thérapie sur un vieil appareil pour les faire rejouer par la suite, mais c’est le premier signe que Lilian est aveugle sur elle-même. Le deuxième indice concerne justement ses yeux : après le suicide d’une de ses patientes, Paula (Virginie Efira), elle commence à pleurer apparemment sans raison à des moments inopportuns, ses yeux coulent malgré elle, comme si son corps exprimait une tristesse qu’elle porte sans en avoir conscience. Déjà, en quelques minutes, nous comprenons que la protagoniste du dernier film de Rebecca Zlotowski aurait besoin de sa propre thérapie, et que si elle soupçonne que Paula a été tuée par son mari (Mathieu Amalric), c’est peut-être surtout pour échapper à la culpabilité professionnelle de ne pas avoir su détecter ce désir de mort.

Ce rôle est parfait pour Jodie Foster, d’abord, de façon plus évidente, parce qu’il joue de manière ironique sur son personnage emblématique de The Silence of the Lambs (Jonathan Demme, 1991) : Lilian ne possède ni l’intuition ni l’acuité de Clarice, ni même celles d’Hannibal Lecter, un ancien psychiatre doté d’un don de voyance quasi surnaturel. Mais l’idée est plus fine, car Foster a interprété souvent des femmes qui tendent à s’emmurer pour se protéger (c’est tout le sujet de Panic Room [David Fincher, 2002], notamment), qui utilisent leur professionnalisme comme une carapace. Or, c’est bien le cas encore pour Lilian, et, comme nous sommes dans le domaine de la psychanalyse, le film suggère que l’incapacité du personnage à bien voir la vie privée de ses client·e·s est liée au fait qu’elle n’a pas elle-même de vie privée, que l’entièreté de son existence présente tourne autour de son métier. Elle est divorcée, elle a une relation distante avec son fils (Vincent Lacoste), elle semble ne pas avoir d’ami·e… Mais elle est moins seule que décalée, en désaccord avec le monde, d’où l’idée d’avoir une actrice américaine dans ce contexte francophone pour interpréter un personnage qui comprend assez bien le français pour donner ses séances de thérapie dans cette langue, mais pas assez pour déchiffrer les insultes de son voisin.

C’est là où le choix de Foster est encore ingénieux, puisque le rôle sert en partie à désarçonner la star, la désaligner, à commencer par ce français, qu’elle parle depuis longtemps, mais qui n’est tout de même pas sa langue première. En outre, si tous ces thèmes peuvent sembler très sérieux, le ton est plutôt à la comédie, un registre dans lequel nous avons très peu vu Foster, et qu’elle s’avère maîtriser aussi bien que le drame, ce qui lui permet de renouveler le type de retenue et d’intensité émotionnelles qu’on lui connaît en traitant avec plus de légèreté le déséquilibre de son personnage, et en contrebalançant la froideur par un sens remarquable de la répartie sarcastique. Avec un brin de malice, Zlotowski s’amuse avec son interprète, et c’est l’un des grands plaisirs du film que de voir à quel point Foster se réjouit de ce malaise et de cet exercice de décalage.

Cela dit, si Vie privée nous promet ainsi la radiographie d’une star, l’idée ne dépasse jamais le stade de l’ébauche : le problème vient en partie d’une intrigue policière un peu mince, dans laquelle le film lui-même semble assez peu investi tant Lilian doit enquêter avant tout sur elle-même. Les revirements nous poussent bien à modifier nos hypothèses et à déplacer nos soupçons, mais l’investigation se conclut sur une résolution tiède qui, à ce point, apparaît de toute façon assez accessoire. Il en va de même pour le rapport au passé, quand Lilian consulte une hypnotiseuse qui la met en contact avec une possible vie antérieure, dans laquelle elle aurait été un musicien dans un orchestre à Paris durant l’occupation allemande, amoureux d’une de ses collègues qui ne serait nulle autre que l’incarnation précédente de Paula. Le film accorde d’abord beaucoup d’importance à cette histoire intrigante, en y revenant à plusieurs reprises à coups de flash-back et de rêves, mais elle finit par être pratiquement balayée du revers de la main, comme un autre exemple d’une fantaisie à laquelle il fait bon croire. L’idée traverse tout le film, par ces récits que l’on se raconte à soi-même pour faire sens avec un présent troublant, mais Zlotowski semble hésiter entre deux attitudes contradictoires sans vraiment arriver à prendre position : parfois, on a l’impression qu’il s’agit de simples mensonges auxquels il vaut mieux renoncer, et d’autres fois, de croyances qui aident à vivre.

Vie privée joue ainsi avec les tons, les ruptures, les trames, dans un dérèglement intentionnel qui cherche à épouser l’état d’esprit de Lilian, en pleine crise personnelle et professionnelle. L’exercice se veut libre, enjoué, mais il finit par être plutôt lourd, en particulier quand la mise en scène s’embourbe dans un symbolisme cliché de portes à ouvrir sur l’inconscient et d’escaliers colimaçons. Et comme le tout emprunte aussi à la comédie du remariage, quand Lilian retrouve son ex-mari, Gabriel (Daniel Auteuil), un ophtalmologiste (qui l’aide à mieux voir, bien entendu), ce manque d’aisance et de souplesse apparaît d’autant plus évident par comparaison aux influences implicites (il y a une touche de Charade [Stanley Donen, 1963] dans tout cela, film exemplaire de finesse et de ludisme s’il en est un). D’ailleurs, Zlotowski et ses coscénaristes, Anne Berest et Gaëlle Macé, emploient la comédie du remariage en restant fidèles à la définition qu’en donnait le philosophe Stanley Cavell, c’est-à-dire en présentant le couple comme une occasion de dialogues, permettant aux personnages de se (re)connaître à travers l’autre, dans un processus thérapeutique qui révèle des aspects d’eux-mêmes inattendus. Cette partie du film s’avère plutôt réussie, ou du moins, même si l’arc narratif de Lilian demeure assez conventionnel et qu’il est résolu de manière plutôt abrupte, la chaleur et le sourire d’Auteuil viennent répondre à la réserve et à l’angoisse de Foster dans une dynamique qui fonctionne très bien. C’est finalement le charme de ces deux interprètes, irrésistibles ensemble et formant un couple étonnant, qui nous donne les meilleures scènes. Cela permet d’atténuer un peu notre déception devant un film pas exactement raté, mais qui n’arrive pas tout à fait à la hauteur de la richesse de ses ambitions.


5 février 2026