Critiques

Ville Neuve

Félix Dufour-Laperrière

par Samy Benammar

Des photographies à l’encre de chine pour réécrire au présent le passé qui hante. Simulant une projection, des archives animées redessinent les contours de visages tiraillés, notamment celui d’une jeune femme dont le regard s’abandonne au noir. Ces premières secondes décontextualisent, laissent perplexe quant au destin d’un film qui échappe à tout étiquetage. Félix Dufour-Laperrière s’évertue à rendre les eaux du Saint-Laurent suffisamment troubles pour que l’on s’y noie et que l’on accepte de ressentir plus que de comprendre. Par la fenêtre au loin, on aperçoit la dure réalité d’un pêcheur : un fragment visuel dans une mer politique houleuse où l’encre jaillit autant qu’elle s’échoue.

Joseph se redresse, lève les yeux au ciel, un feu d’artifice lui balaie le visage, lumières subtiles de l’encre qui s’estompe, coagule, se transforme en reflets là où l’image suggère plus qu’elle ne dit. Le trait, comme le regard tremblant, décrit l’espoir qui s’effondre quelques instants plus tard alors qu’un poisson mort disparaît dans le noir de son propre sang. Joseph s’enfuit, ultime exil pour trouver une réconciliation avec lui-même, avec son ex femme et le Québec pour lesquels il brûle d’amour et se consume de colère. À Ville Neuve, lui reviennent en mémoire les premières heures d’un couple depuis longtemps essoufflé. Le rejoindra-t-elle, cette femme qu’il ne cesse d’appeler au café du coin entre deux sages conseils du barman ? Des conversations de comptoir sur l’amour, la politique, la pêche, la vie en région, le référendum. Autant de thèmes qui se dissolvent dans l’encrier d’un film entièrement réalisé à la main.

Dans la rue, la porte ouverte d’un garage laisse entrevoir de jeunes musiciens. Cacophoniques, leurs mélodies n’ont que la puissance de la révolte. En face, on barricade les fenêtres d’une petite maison d’abord blanche, puis bientôt noire alors que l’animation métamorphose les lieux. La bâtisse s’enflamme au travers des yeux du vieil homme qui regarde sa province prendre feu, comme lui. Le monde alentour est pris de mouvements incontrôlables – une ébullition plus visuelle que politique – et les symboles s’enchainent au rythme d’une plume qui dessine et sublime chaque animation. Ici un fil de pêche s’entortille autour d’un hameçon, là les entrailles du poisson se déversent d’elles-mêmes. Les corps et les objets surgissent, tantôt lumière dans l’obscurité, tantôt noirs sur la toile trop blanche. Quelques gouttes d’eau frappent le vide, puis ruissellent le long d’un visage qui se dévoile au fil de l’écoulement aussi fluide que les lignes d’encre. Difficile de décrire les nombreuses fulgurances graphiques tant chacun des plans se constitue en essai singulier. Ces allégories éclairent autant qu’elles assombrissent le propos. Reste une poésie qui transperce l’opacité du sens.

Le référendum sur l’indépendance, mentionné par un encart en début de film, se joue entre ces textures. « Ils pleurent un espoir étourdissant », dit l’ex femme, Emma, à propos du film russe, qu’elle vient de voir avec son fils Ulysse. Alors qu’il traite son père de lâche, une foule en « surimpression » envahit l’intime pour faire transition vers le vieil écrivain, seul dans la maison qu’on lui a prêtée. Il est habité par le même « espoir étourdissant ».

Ville Neuve ne traite en profondeur ni le politique ni le personnel, il ne développe pas ses sujets mais les disperse. Il en caresse la surface pour laisser des traces, métaphores incertaines, évocations furtives, qui se mêlent aux nuances de gris du pinceau.

La poésie s’incarne dans les retrouvailles entre la colère de Joseph qui reproche au Québec sa passivité et la douceur d’Emma qui continue de chanter l’espoir. Le film est porté par les voix de Robert Lalonde et Johanne-Marie Tremblay qui content les récits d’un territoire ; suaves et teintées autant de résignation que du désir d’avancer, elles brisent le lourd silence. Et puis cette scène magnifique où Ulysse raconte à sa copine le film russe. On comprend qu’il s’agit d’Andreï Roublev. Au tour de Théodore Pellerin de déclamer un texte entre doute et conviction. Le jeune homme ne parvient pas à s’endormir : sa chambre montréalaise hantée par les mêmes tourments que le bord du fleuve.

La fin choquera peut-être le regard qui s’attendrait à voir une fresque historique, de même que la relation amoureuse déroutera par sa dimension lacunaire, le manque de consistance de son récit. Mais de telles critiques font sans doute fausse route car Ville Neuve n’est ni animation, ni documentaire, ni fiction, ni essai, ni film expérimental. Il décevrait même quiconque souhaiterait y trouver l’un de ces genres. C’est que Ville Neuve est un poème et chacun de ses vers est pénétrant de beauté.


11 avril 2019
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