Critiques

VORTEX

Gaspar Noé

par Apolline Caron-Ottavi

Une minuscule terrasse sur les toits de Paris, quelques rosiers et un coin de ciel bleu. Un vieux couple autour d’un verre de vin blanc : « À nous », dit-elle. Dans cette séquence inaugurale, les protagonistes (joués par Françoise Lebrun, célèbre pour son rôle dans La maman et la putain de Jean Eustache, et Dario Argento, maître italien du cinéma d’horreur) partagent encore une seule image ; pour peu de temps, car ils s’apprêtent à être séparés, par la maladie (elle a l’esprit qui chavire, il a le cœur qui flanche) comme par le cinéma, par le biais d’un écran divisé en deux images – deux parcours spatio-temporels définitivement dissociés tout en étant inextricablement liés par des décennies de vie commune, un appartement surchargé de souvenirs et la présence d’un fils (Alex Lutz), qui tente tant bien que mal de jouer son rôle d’aidant.

Vortex semble trancher avec le reste de la filmographie du cinéaste tout en étant pourtant bien un film de Gaspar Noé. Ce dernier l’a évoqué lors d’entrevues, le film a pris racine sur un terreau personnel : d’une part les dernières années de vie de sa propre mère ; d’autre part, le fait qu’il ait lui-même miraculeusement échappé à la mort ou à des séquelles neurologiques suite à une hémorragie cérébrale. Paradoxalement, c’est avec cette part d’intime que Noé s’attaque à son film peut-être le plus universel : dans la façon dont ce virage personnel coïncide avec une pandémie mondiale qui nous a rappelé au bon souvenir de nos aînés; et surtout en ce qu’il aborde une chose (la fin de vie) à laquelle personne n’échappe et une maladie (Alzheimer) qui touche de plus en plus de familles mais demeure, en comparaison, relativement peu abordée – et donc filmée. En résulte une œuvre au premier abord plus dépouillée et exigeante que les autres, dotée d’un style moins tapageur et privée du fameux crescendo d’intensité auquel Noé nous a habitués ; pourtant, Vortex s’inscrit bien dans la continuité de son travail, que ce soit à travers le split screen, qu’il avait déjà expérimenté dans Lux Aeterna (2019) et la mise en abyme du cinéma (via ses acteurs et certains effets de style), ou tout simplement parce que le cinéaste poursuit sa prédilection pour les expériences extrêmes en plongeant dans le cauchemar ultime : celui du naufrage qui nous guette tous.

« La vie est une courte fête qui sera vite oubliée » énonce le bref descriptif du film. Il y a en effet ce sentiment d’insignifiance qui émane de Vortex. Filmé en peu de temps et reposant en grande partie sur l’improvisation de ses acteurs, Vortex se déroule au temps présent de façon implacable, dans l’immédiateté de chaque instant qui ne reviendra jamais. C’est ainsi que le film traite d’une chose immense sans vouloir en faire un grand sujet. Avec sensibilité, Noé saisit l’insignifiance de ce moment pourtant si essentiel dans la vie de ceux qui le traversent. Il met le doigt sur ce sentiment de dérisoire, voire de médiocrité, qui va parfois jusqu’à saboter l’émotion même d’instants que l’on voudrait solennels mais qui ne sont au fond qu’humains, et donc jamais à la hauteur. On pense alors à la chanson de Peggy Lee : « Is that all there is? ». Si la performance des interprètes – notamment Françoise Lebrun, impressionnante de justesse – est souvent bouleversante et si certains plans (dont ceux qui sont laids, mais nécessaires) prennent à la gorge, Vortexest également habité par cette part de distanciation et de déception qui caractérise souvent la vie elle-même et face à laquelle il vaut mieux sourire que grincer des dents.

Car, oui, comme dans les enterrements, on est parfois amené à sourire devant Vortex : comme tous les films de Gaspar Noé, celui-ci a de ces moments d’humour qui s’imposent sans crier gare, même au milieu du pire – comme pour compléter une vanité et, surtout, nous rappeler au passage qu’il s’agit là, avant tout, de cinéma. C’est parfois là que Noé en profite pour élargir le tableau intime sur les tiraillements d’une époque : la tension causée par l’agitation du petit-fils, les tirades intellectuelles fumeuses d’Argento, le capharnaüm d’un appartement d’ex soixante-huitards, immuable dans un monde qui va trop vite, etc. Noé s’inclut lui-même dans ce tableau de famille à travers le fils, ancien drogué découvrant le poids des responsabilités avec le déclin de ses parents : ce personnage, qui peut sembler appuyé sur le papier, est au fond une métaphore du cinéma de Noé lui-même, dont le côté parfois juvénile se voit ici dépassé par les événements et le temps qui file. Ce rapport au temps, qui a toujours habité l’œuvre du cinéaste, trouve son expression ultime dans sa redoutable rencontre avec le temps du cinéma. Voir le corps amaigri et entendre siffler les poumons d’un des plus grands maîtres de l’horreur, ou se souvenir du bavardage intempestif et insouciant d’un grand film de 1973 devant le visage défait et mutique de son actrice cinquante ans plus tard : il n’y a pas d’expérience plus réflexive, ni de plus terrifiante.


6 mai 2022