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Critiques

WEAPONS

Zach Cregger

par Elijah Baron

C’est un jour comme un autre dans la petite ville ordinaire de Maybrook, en Pennsylvanie, sauf que dix-sept enfants viennent d’être portés disparus : à 2 h 17, sous l’œil impuissant des caméras de sécurité, tous les élèves d’une même classe de primaire – tous sauf un – ont quitté leur lit et se sont éclipsés de chez eux, s’enfonçant inexplicablement dans la nuit pour ne plus revenir. La prémisse prometteuse du second long métrage solo de Zach Cregger, rapportée en prologue par une jeune narratrice anonyme, place aussitôt l’histoire qui suivra quelque part au croisement de la chronique criminelle et du conte oral dans la tradition des frères Grimm. On n’est jamais très loin du Joueur de flûte de Hamelin, ni des tragédies réelles qui continuent de survenir dans les écoles américaines, et Cregger laisse transparaître ces références à travers une série d’images fortes qui alimentent son énigme centrale. Si celle-ci s’élucide progressivement au rythme d’une structure narrative polyphonique à la Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999) – le chaos émotionnel en moins –, une tension intrigante se crée entre le contrôle rigoureux qu’exerce en apparence le cinéaste-scénariste-compositeur sur son récit, et sa disposition à accueillir des visions qui lui échappent. Impossible d’oublier ce fusil-cadran géant qui plane en rêve au-dessus d’une maison de banlieue endormie, tel dans une peinture de Magritte ; ou encore la pose inquiétante qu’adoptent ces enfants-drones, projetés les bras écartés vers une cible inconnue, en lointain écho d’une « petite fille au napalm » désormais solidement ancrée dans le subconscient collectif. Ces éléments inauguraux annoncent le ton séducteur de l’ensemble, où l’inexpliqué cède périodiquement la place à l’inexplicable.

À la différence d’une grande partie du cinéma d’horreur contemporain, Weapons s’abstient de commentaires sociaux explicites ou d’allégories évidentes, restant fidèle à sa logique de divertissement pur tout en proposant une hybridation possiblement inédite du genre avec le film choral. On retient cependant sa capacité à suggérer, sans les nommer, des violences et anxiétés sous-jacentes : la peur de l’éloignement générationnel, mais aussi diverses menaces réelles ou imaginées, qu’il s’agisse d’armes à feu, d’endoctrinement scolaire ou de phénomènes viraux. La recherche de la vérité ne s’accompagne généralement d’aucune introspection ou remise en question de la part des adultes que l’on suit dans les semaines après la disparition des enfants : leurs perspectives alternées autant s’imbriquent en un puzzle définitif qu’elles révèlent un dérèglement plus profond. Justine (Julia Garner), enseignante de la classe disparue, est mise en congé et harcelée par son entourage ; Archer (Josh Brolin), parent d’élève intimidateur, s’improvise détective-justicier dans l’espoir de retrouver son fils ; Paul (Alden Ehrenreich), policier maussade, accumule les mauvaises décisions après une arrestation ratée ; James (Austin Abrams), toxicomane sans abri, n’hésite pas à voler pour survivre ; Marcus (Benedict Wong), directeur de l’école primaire, se préoccupe principalement de la réputation de l’établissement. Quant à Alex (Cary Christopher), seul élève restant de sa classe, il ne trouve que tardivement sa place dans ce monde d’adultes, son point de vue témoignant d’une solitude déjà présente bien avant le drame.

Silhouette d'enfants dans la nuit

Barbarian (2022), le film précédent de Cregger, changeait brusquement de ton et de protagoniste une fois que le cauchemar atteignait son apogée. De même, chaque chapitre de Weapons s’achève sur un sursaut d’irrationalité avant de basculer vers le quotidien du personnage suivant, faisant de chacun d’entre eux le relais d’une violence qui circule en chaîne. Peut-être faut-il chercher les origines d’une telle approche fragmentée dans le passé du cinéaste, ancien membre de la troupe comique The Whitest Kids U’ Know, Cregger étant la deuxième personnalité issue de la comédie à sketches à percer dans le cinéma de genre après Jordan Peele. Il n’y a bien entendu rien de nouveau à rapprocher humour et horreur, les deux reposant sur des mécanismes similaires de rupture et de surprise, sauf que Cregger joue de ces procédés jusqu’à rendre la distinction entre les deux presque arbitraire, ou du moins secondaire aux plaisirs d’être pris en embuscade. L’espièglerie peut sembler forcée, dans la mesure où les « What the fuck » plusieurs fois lâchés à l’écran tiennent un peu de l’autocongratulation et ne masquent qu’en partie les incohérences narratives qui se créent au gré des changements de point de vue. On finit néanmoins par apprécier le degré auquel le cinéaste se montre prêt à laisser régner une spontanéité capricieuse qui s’inscrit parfaitement dans l’air du temps par son mélange du clownesque et du monstrueux.

Davantage axé sur le mystère immédiat et le grotesque émergent que sur l’épouvante pure, Weapons est à son plus terrifiant lorsqu’il s’éloigne le moins de la réalité : aucune scène n’est aussi anxiogène que celle où un homme se fait piquer à répétition par une seringue usagée de provenance ambiguë. Pour le reste, la mise en scène participe à la dynamique de dévoilement tout en accentuant la nature décalée de ses personnages vaguement caricaturaux, et surtout en gardant dans son viseur le cœur noir de la banlieue américaine, capturée dans sa complicité silencieuse à travers tant d’immenses maisons, plus vides et sombres encore que la nuit qui les entoure. On y entre à tâtons, au son berçant et trouble de « Beware of Darkness » de George Harrison, et on en ressort en plein jour dans un spectacle jubilatoire de destruction qui compense par sa largesse les manquements architecturaux d’une œuvre originale, porteuse d’espoirs prudents.


5 septembre 2025